Rendre compte d’un voyage

Sans céder à une maladie bucolique caricaturale. Sans se mettre à vendre ce qui est gratuit et doit rester gratuit : l’eau, l’air, le vent, la nature, les herbes sauvages. Et pour autant, partager les connaissances de ce voyage dans la nature que devrait être une vie.

Les divers stages à la mode parfois m’effraient. Une « visite-conférence » sur les plantes sauvages, pour reconnaître pissenlit et plantain. Un « guide » pour montrer deux aigrettes blanches, un héron et deux troncs rongés par des castors. Des jeux pour urbains coupés de toute herbe sauvage, ignorants et au fond peureux dans ce monde qui leur est inconnu. La rupture est franche. Il y a une vraie cassure dans le rapport au monde, à la couleur du ciel qui leur échappe – je le sais, j’en ai fais partie, ayant vécu une enfance nostalgique de cette nature qui m’échappait, avide du moindre papillon, attentive aux coins de ciel, caressant les feuilles des marronniers, l’été, et collectionnant celles tombées au sol, l’automne, les gardant dans un sac pour, le soir, les faire bruisser. J’ai même vu quelqu’un faire payer trente-neuf euros une balade de deux heures avec un chien dans les vignes, avec tout de même une petite collation et, de fait, des explications sur ce monde si étrange : vignes, chai, récolte, sol. Vingt euros pour randonner, tracté par un chien, dans le bois d’à-côté, sinon. Soit notre balade… Transformer la vie en produit marketing. C’est fort. C’est peut-être nécessaire pour que les gens se « reconnectent », comme ils disent. Qu’ils fassent un lien entre leur corps vivant, ce qu’il ingère, comment il bouge, et le monde autour d’eux, au-delà des murs de leur appartement et de leur supermarché. C’est peut-être le prix de l’incarnation, au fond. Une peu d’activité physique et quelques explications. Oui, ils viennent de quelque part, ces produits sous blister et ces corps, et même vos corps, qui charrient de la merde et du sang. Du vin, celui de la vie. Il faut comprendre comment tout cela se fabrique. Les framboises ne poussent pas dans des barquettes de plastique. Et des mains de migrants posent les fraises d’Espagne dans des cageots, tôt le matin, des mains rugueuses et qui ont dormi dans les lits superposés des cabanes reconverties en dortoirs de bords de champs.

Alors je pense à Arthur. Arthur, c’est ce crapaud. Il vient souvent me voir le soir, quand je fais un tour du jardin. Lui aussi a tendance à dormir près des fraises mais ce sont les limaces et les escargots ses proies préférées. C’est un animal sympathique et je lui offre des escargots régulièrement, ceux qui voudraient manger mes salades. C’est cruel, mais comme je l’ai écrit plus haut, la vie est faite ainsi. Je pourrais peut-être organiser ici un stage « écosystème inclusif », ou « apprendre à se ressourcer en dépassant son dégoût pour la bave d’escargot », ou « pratique de la vie quotidienne à l’usage des personnes plastifiées ».

Soir et matin, j’ai la chance de voyager, sur cette barque qu’est le jardin. Sans cesse j’y croise des passagers – comme Arthur. Nous nous entendons, puisque nous naviguons sur ce même océan répété qui roule sa vague du matin au soir, du soir au matin. Nous savons le même soleil, la même pluie dont il faut se protéger, celle qui fait froid jusqu’à l’os, venteuse et pointue, et partageons d’autres jours la pluie chaude et bienfaisante sous laquelle nous restons, les gouttes lourdes s’arrondissant sur nos têtes et nous faisant rire de joie.

Le crapaud à la démarche souple nous montre le chemin, et nous invite à le suivre, discrètement, sans bruit, en accueillant le temps qui passe, le temps qu’il fait, le sang du temps et sa circulation de sève au goût un peu rêche.