Un monde qui se fissure

Le monde nouveau qui se joue ici et maintenant m’effraie. Une sorte de fuite en avant, comme on se gratte quand ça nous démange, l’agitation constante des uns et des autres pour réformer, ne pas réformer, contre-réformer. Qu’est-ce qu’une loi, si elle est labile, et susceptible de changer au moindre virement de bord? Qu’est-ce qu’un principe, si rien ni aucun contrat social ne le tient? Pourquoi faudrait-il toujours tout mettre dans les lois, les règlements intérieurs, au lieu de nommer seulement les valeurs essentielles, et puis de s’organiser ensemble, de s’ajuster au mieux dans la vraie vie?

Je vois ramper partout ce monstre démoniaque de la rigidité. Ma retraite, honnêtement, viendra dans si longtemps que la loi qui la cadre aura changé au moins quatre ou cinq fois. Ce qui me gêne, c’est les expressions comme « nous graverons dans le marbre ». Quel marbre? Quand je suis devenue prof, j’étais partie pour 37 ans et demi. En l’état, plutôt 43. Au final? Qui vivra verra. Mais on ne peut pas dire tout et son contraire, et au final, rien de précis, rien qu’un projet. La loi, c’est en marbre, en dur. Cela s’oppose au vent. C’est un temple. Le monstre démoniaque de la rigidité, c’est de penser qu’un édifice de vent peut tenir bon. Il ne suffit pas de dire « tiens bon, et sois solide » à son rêve. Il lui faut des contreforts de pierre, pour être vraiment là, debout.

On réforme le bac. Soit. Il le fallait. Mais – le diable se niche dans les détails, en l’occurrence la mise en pratique des programmes – c’est trop lourd, intenable. La difficulté est que si moi, je dis à mes élèves : nous ne ferons pas tout, c’est infaisable, qu’est-ce qui les empêche ensuite de me dire : nous ne ferons pas cela, c’est infaisable? Et caetera. Une bonne loi, une bonne réforme, c’est une règle applicable. Sinon, c’est l’anarchie, le bon vouloir, la loi de la jungle, le chacun dans son coin – quand ce n’est pas le chacun pour soi.

On rigidifie. On veut tenir. De l’autre côté, il y a aussi des rigidités. « C’est la loi ». « On le mettra dans la loi. » Un pauvre mot qui ne veut plus rien dire. Pourtant, je crois en la loi, j’ai foi en la loi. Je pense qu’une société ne peut pas se construire sans elles – j’ai lu la prosopée des Lois, chez Platon, encore. J’ai été convaincue.

Sommes-nous trop nombreux pour faire de vraies lois durables notre temple? Est-ce parce qu’est venu le temps de l’ochlocratie, la tyrannie des foules, la décadence de la démocratie, si je suis bien la théorie des cycles politiques de Polybe, lequel avait bien lu son Aristote? Je ne sais pas si c’est exactement cela. Mais la notion de loi se fissure. On légifère sur l’interdiction du plastique à l’horizon mi-siècle. On légifère sur des tas de trucs pratiques pas très vérifiables et very faibles – je regarde chez moi, par exemple, il y a des détecteurs de fumée, posés, conformément à la loi, et sans doute devenus fort inutiles avec le temps. Trop de lois tue la loi, évidemment.

A coups de lois imprécises, de réformes impraticables, de règlements inutilisables, au lieu de s’appuyer sur les intelligences individuelles et collectives, on en perd le sens social, l’être politique qui fait la spécificité de l’homme devenu citoyen. C’est ce que je crains.