Jelinek, au théâtre ce soir

Vendredi soir, je suis allée jusqu’à Saint-Pierre-des-Corps. Non pas pour prendre le TGV, pour une fois. J’ai tourné dans la zone industrielle, juste à côté de la déchetterie aux formes géométriques qui brûle les déchets et chauffe l’eau des habitats collectifs, laissant vibrer dans l’air un parfum mêlé de vapeur filtrée et de micro-particules bariolées qui s’échappent de tous les filtres. Densimétrie blanche du cancer post-consommateur d’une société fin de règne.

Dans une zone désaffectée, un grand cadre vide se faisait théâtre, quelques bancs et chaises de jardin en plastique invitant le public à s’assoir. Pour une heure quinze, ça va, c’est bien. La lune n’était pas encore là, ou bien était derrière quelques nuages, la pluie nous épargnait, les grenouilles coassaient tout près, tout au fond, sur le pont qui surplombe les rails, des voitures passaient bruyamment parfois. C’était beau comme n’importe quelle fin du monde.

Et puis ça parlait des femmes, des hommes qui parlent à la place des femmes, du langage du corps inventé par des hommes pour des femmes, ça parlait du cerveau qui s’en va en lambeaux quand la vie s’effiloche en miettes, et ça relevait tous les échos terribles des vieilles dominations dans un univers qui, pour être en ruines d’apparence, tient pour autant terriblement debout. Il reste les fissures, les tombes des vampires, l’espace des insultes qu’on se réapproprie, du jus de sang qui devient chair, il reste la nuit, la poésie, et parfois le théâtre peut-être, mais autant dire que ce sont des cris qui déchirent l’air, la nuit, comme les coassements des grenouilles, et que personne n’entend vraiment, pas même les elles-mêmes, les grenouilles, petit peuple fécond et indifférent à lui-même, dans sa mare.

Dispositif post-moderne poly-local à peu près structuré et réussi. Je ne m’étendrais pas. Ce qu’il y avait d’intéressant c’est la rébellion du vampire, la sincérité de la colère, ancienne comme les mythes, toujours pas dépassée.