Puisque je travaille : un texte sur les animaux dans l’Antiquité

 

LES ANIMAUX DANS L’ANTIQUITÉ : MYTHES, SYMBOLES, RÉALITÉS

 

La représentation que nous avons des animaux, et surtout la distinction profonde que nous faisons, de nos jours, entre l’homme et l’animal, ne va pas du tout de soi dans l’Antiquité.

J’aimerais montrer ici comment, là où nous pensons frontière, limite, là où nous nous demandons ce qui fait l’homme et ce qui constitue l’animal, les textes antiques nous opposent une vision du monde faite de porosité, de transitions complexes.

En effet, il faudra attendre une époque où l’influence de la Bible sera prépondérante pour que l’homme soit perçu comme fondamentalement différent des autres animaux. Dans la Genèse, les oiseaux et les animaux marins sont créés le quatrième jour, les animaux terrestres le cinquième jour, et au sixième jour, quand advient la création de l’homme, on peut lire : (version grecque, dite La Septante)

Alors Dieu dit : Créons l’homme à notre image et ressemblance, qu’il ait tout pouvoir sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur les bestiaux, et sur toute la terre, et sur les reptiles rampant sur la terre.

καὶ εἶπεν ὁ θεός Ποιήσωμεν ἄνθρωπον κατ εἰκόνα ἡμετέραν καὶ καθ ὁμοίωσιν, καὶ ἀρχέτωσαν τῶν ἰχθύων τῆς θαλάσσης καὶ τῶν πετεινῶν τοῦ οὐρανοῦ καὶ τῶν κτηνῶν καὶ πάσης τῆς γῆς καὶ πάντων τῶν ἑρπετῶν τῶν ἑρπόντων ἐπὶ τῆς γῆς.

Ces quelques lignes fondent l’idée, d’une part, d’une frontière nette entre l’homme, qui ressemble à Dieu, qui en est plus proche que tout autre animal, et le reste de la Création ; d’autre part ce passage constitue la source d’une vision téléologique du monde animal, de la représentation d’une finalité des animaux que l’on va percevoir comme légitimement au service des hommes : s’ils ont été créés pour nous, si nous en sommes les chefs, les maîtres, (cf. verbe ἀρχέω), nous pouvons en disposer comme bon nous semble.

Mais dans un monde où ces lignes n’ont pas encore été lues, diffusées, assimilées, dans un monde où elles ne sont pas la source explicite ou implicite de la représentation qu’on se fait des animaux, comment les pense-t-on ? Quelle image s’en fait-on ? Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différence entre l’homme et les autres animaux, ni qu’on laisse tout à fait de côté cette question. Mais on ne perçoit pas l’animal avec, en ligne de mire, l’idée d’une frontière.

Dans un premier temps, je m’appuierai sur quelques textes antiques (parce qu’il fallait choisir), pour montrer comment cette porosité, cette absence de frontière nous renvoie à un monde que nous jugeons merveilleux et séduisant, mais qui sont aussi la preuve que, dans l’esprit des anciens, l’homme est un animal, de façon évidente ;

puis je montrerai que les animaux, quand ils sont représentés sous la forme de symboles, sont en fait, dans un monde païen, des signes sensibles de la présence des dieux, et, j’irai plus loin, de la nature en nous ;

enfin, dans une troisième et dernière partie, je tâcherai d’illustrer comment cette proximité entre l’homme et l’animal imprègne la vie quotidienne des anciens grecs et romains, et implique des questionnements quant au meilleur mode de vie à adopter, questionnements qui recoupent largement nos actuelles considérations écologiques.

I – Commençons par ce qui est le plus évident à se remémorer, dans l’héritage que nous avons reçu : les récits fabuleux, les transformations, les mythes antiques : quelle conception de l’animal est à l’œuvre dans ces récits ?

1. Affirmons ici que les récits mythologiques ne sont pas que des fables destinées à bercer les enfants : leur attrait est puissant, à tout âge.

Convoquons ici Ovide, l’auteur des Métamorphoses, et racontons deux de ses histoires, afin de les analyser.

Tout d’abord, Ovide, au chant I des Métamorphoses, remarque bien la spécificité de l’être humain, au moment de son récit de la création du monde (et on peut y voir des points communs avec le texte de la Genèse, lui qui parle d’un mundi fabricator, I, 57) :

os homini sublime dedit caelumque tueri
iussit et erectos ad sidera tollere uultus

(Prométhée) donna à l’homme un visage sublime, tourné vers le haut, et lui ordonna de regarder le ciel, et de tendre ses regards vers les astres

« l’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux ».(Prométhée) donna à l’homme un visage tourné vers le haut et lui imposa de regarder le ciel, de lever les yeux vers les astres

Mais dans l’univers d’Ovide, l’être humain peut vite devenir animal : j’ai choisi, parmi mille récits,

la métamorphose d’Arachné (chant 6, 129-145) (et vous verrez qu’en fait, dans cette conférence, on parlera beaucoup d’araignées et d’éléphants, de tout petit et du très grand dans le règne animal, comme nous, les anthropocentrés, nous le désignons) : le livre 6 des Métamorphoses s’ouvre avec le récit de la métamorphose d’Arachné, une simple mortelle qui ne veut pas reconnaître la supériorité de Minerve/Pallas/Athéna dans l’art du travail de la laine et qui en guise de punition, finit métamorphosée en araignée par la déesse.

Mais les étapes qui précèdent cette transformation sont complexes : Arachné produit un travail bien plus fin que celui de la déesse, qui en devient jalouse, frappe Arachné avec une navette ; humiliation qui pousse Arachné à se pendre : et c’est alors que survient le geste de la transformation, initiée par la déesse, grâce à des herbes : (passage en gras) :

6, 129 Non illud Pallas, non illud carpere liuor
Ni Pallas ni l’envie ne pourraient rien reprendre
6, 130 possit opus : doluit successu flaua uirago

et rupit pictas, caelestia crimina, uestes,

utque Cytoriaco radium de monte tenebat,

ter quater Idmoniae frontem percussit Arachnes.

Non tulit infelix laqueoque animosa ligauit

à ce travail : la blonde guerrière souffrit de cette réussite,

déchira la tapisserie qui dépeignait les crimes des dieux,

et, comme elle tenait en main une navette en bois du mont Cytore,

à trois, à quatre reprises, elle en frappa le front d’Arachné, fille dIdmon.

La malheureuse ne supporta pas cet outrage et, hors d’elle,

6, 135 guttura. Pendentem Pallas miserata leuauit

atque ita « uiue quidem, pende tamen, inproba » dixit,

« lexque eadem poenae, ne sis secura futuri,

dicta tuo generi serisque nepotibus esto ! »

Post ea discedens sucis Hecateidos herbae

se noua un fil autour de la gorge. Elle était suspendue,

et Pallas apitoyée la souleva : « Reste vivante, scélérate,

mais toutefois pendue, et, pour t’éviter de compter sur l’avenir,

j’impose la même peine à ta race et à tes lointains descendants ! »

Après cela, en s’éloignant, elle l’aspergea de sucs extraits

6, 140 sparsit et extemplo tristi medicamine tactae

defluxere comae, cum quis et naris et aures,

fitque caput minimum, toto quoque corpore parua est ;

in latere exiles digiti pro cruribus haerent,

cetera uenter habet ; de quo tamen illa remittit

d’une herbe d’Hécate. Aussitôt touchés par le funeste poison,

les cheveux d’Arachné tombent ainsi que son nez et ses oreilles ;

puis sa tête devient minuscule, tout son corps aussi rapetisse ;

des doigts ténus, à la place des jambes,s’attachent à ses flancs,

et son ventre forme le reste ; c’est de là qu’elle produit du fil

6, 145 stamen et antiquas exercet aranea telas.
et que, devenue araignée, elle s’applique à ses toiles de jadis.

Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006 , source : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met06/M-06-001-145.htm

Cette légende d’Arachné, très célèbre, montre que les animaux et les hommes se ressemblent : l’art du tissage appartient aux femmes, ainsi qu’aux araignées. Il est plus enviable d’être femme, certes ; mais il y a une ressemblance que la transformation souligne, mettant en avant la proximité plus qu’elle ne souligne la différence. Comment ensuite écraser une araignée, quand on connaît son origine humaine ?

La transformation en animal est une menace, (cf. compagnons d’Ulysse transformés par Circé, avec des drogues là encore, dans l’Odyssée qui présente toutes les formes de limites de l’humanité, dont l’animalité est un aspect), voire une punition, comme celle d’Actéon transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens, pour avoir observé la nudité de Diane chasseresse, mais c’est aussi une délivrance, une façon d’échapper à la mort (c’est le cas pour Arachné, mais aussi dans d’autres cas, par exemple Jupiter qui transforme Io en génisse magnifique, d’un blanc éclatant, pour que celle-ci échappe à la colère jalouse de Junon). La beauté de la jeune femme se retrouve dans les attributs de la somptueuse génisse au poil brillant.

2. Il n’y a pas loin des ressemblances physiques aux ressemblances morales, et c’est sur celles-ci qu’insiste Aristote, dans son Histoire des animaux, au livre VIII. Quand il essaiera de classer les espèces animales en fonction de leur degré de perfection, c’est l’homme, parmi les animaux, qui en prendra la tête. Toutefois, voilà ce qu’il dit :

 

Aristote, Histoire des animaux, livre VIII

Source : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/animaux8.htm#I

[588b] [16] Τὰ μὲν οὖν περὶ τὴν ἄλλην φύσιν τῶν ζῴων καὶ τὴν  γένεσιν τοῦτον ἔχει τὸν τρόπον· αἱ δὲ πράξεις καὶ οἱ βίοι  κατὰ τὰ ἤθη καὶ τὰς τροφὰς διαφέρουσιν. Ἔνεστι γὰρ ἐν τοῖς πλείστοις καὶ τῶν ἄλλων ζῴων ἴχνη τῶν περὶ τὴν ψυχὴν  τρόπων, ἅπερ ἐπὶ τῶν ἀνθρώπων ἔχει φανερωτέρας τὰς διαφοράς· καὶ γὰρ ἡμερότης καὶ ἀγριότης, καὶ πραότης καὶ χαλεπότης, καὶ ἀνδρία καὶ δειλία, καὶ φόβοι καὶ θάρρη, καὶ θυμοὶ καὶ πανουργίαι καὶ τῆς περὶ τὴν διάνοιαν συνέσεως  ἔνεισιν ἐν πολλοῖς αὐτῶν ὁμοιότητες, καθάπερ ἐπὶ τῶν με ρῶν ἐλέγομεν. § 2. Τὰ μὲν γὰρ τῷ μᾶλλον καὶ ἧττον διαφέρει πρὸς τὸν ἄνθρωπον, καὶ ὁ ἄνθρωπος πρὸς πολλὰ τῶν ζῴων (ἔνια γὰρ τῶν τοιούτων ὑπάρχει μᾶλλον ἐν ἀνθρώπῳ, ἔνια  δ´ ἐν τοῖς ἄλλοις ζῴοις μᾶλλον), τὰ δὲ τῷ ἀνάλογον δια φέρει· ὡς γὰρ ἐν ἀνθρώπῳ τέχνη καὶ σοφία καὶ σύνεσις,  οὕτως ἐνίοις τῶν ζῴων ἐστί τις ἑτέρα τοιαύτη φυσικὴ δύναμις. § 3. Φανερώτατον δ´ ἐστὶ τὸ τοιοῦτον ἐπὶ τὴν τῶν παίδων  ἡλικίαν βλέψασιν· ἐν τούτοις γὰρ τῶν μὲν ὕστερον ἕξεων ἐσομένων ἔστιν ἰδεῖν οἷον ἴχνη καὶ σπέρματα, διαφέρει δ´ [589a] οὐδὲν ὡς εἰπεῖν ἡ ψυχὴ τῆς τῶν θηρίων ψυχῆς κατὰ τὸν χρόνον τοῦτον, ὥστ´ οὐδὲν ἄλογον εἰ τὰ μὲν ταὐτὰ τὰ δὲ παραπλήσια τὰ δ´ ἀνάλογον ὑπάρχει τοῖς ἄλλοις ζῴοις.

 

Tout ce qui concerne l’organisation entière des animaux et leur reproduction est tel qu’on vient de le voir. Leurs actes, et leur genre de vie, avec leurs caractères et leurs modes d’alimentation, n’offrent pas moins de différence. Dans la plupart des animaux autres que l’homme. il se montre aussi des traces des facultés diverses de l’âme, qui se manifestent plus particulièrement dans l’espèce humaine. Ainsi, la facilité à se laisser dompter et la résistance sauvage, la douceur et la méchanceté, le courage et la lâcheté, la timidité et l’audace, la colère et la ruse, sont dans beaucoup d’entre eux autant de ressemblances, qui vont même jusqu’à reproduire la pensée et l’intelligence, comme nous l’avons dit en traitant des parties de l’animal.

Tantôt la différence est du plus au moins des animaux à l’homme, ou de l’homme à bon nombre d’animaux, certaines de ces qualités prédominant dans l’homme et certaines autres prédominant, au contraire, dans l’animal. Tantôt la différence porte sur une simple analogie; et par exemple, ce que l’art et la science sont dans l’homme, telle autre faculté naturelle du même genre remplit le même office chez les animaux.

Ces rapprochements sont surtout frappants quand on regarde ce que sont les enfants, et cette période de la vie humaine. En eux, on voit déjà comme les traces et les germes des qualités qu’ils doivent avoir plus tard. Mais à ce moment, l’âme de l’enfant ne diffère [589a] en rien, on peut presque dire, de celle des animaux; et par conséquent, il n’y a rien de faux à supposer qu’il y a, dans le reste des animaux, des choses qui sont, ou identiques, ou voisines, ou analogues à celles qu’on observe dans l’homme.

Animal, enfant, homme : c’est le continuum qu’Aristote remarque ici.

Et quand il définit l’homme, dans La Politique, au livre I, après avoir montré pourquoi la femme et l’esclave étaient par nature soumis, il justifie la supériorité des hommes ainsi :

Διότι δὲ πολιτικὸν ὁ ἄνθρωπος ζῷον πάσης μελίττης καὶ παντὸς ἀγελαίου ζῴου μᾶλλον, δῆλον. Οὐθὲν γάρ, ὡς φαμέν, μάτην ἡ φύσις ποιεῖ· λόγον δὲ μόνον ἄνθρωπος ἔχει τῶν ζῴων·

Que l’homme, animal sociable, l’est bien davantage que toute abeille ou tout animal vivant en troupeau, c’est une évidence. En effet, il n’est rien, comme nous l’avons dit, que la la nature ait fait en vain. Or l’homme seulement, parmi les animaux, détient la parole.

Si l’homme est infiniment plus sociable que les abeilles et tous les autres animaux qui vivent en troupe, c’est évidemment, comme je l’ai dit souvent, que la nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l’homme exclusivement. (Politique, I, 10).

Ainsi, on comprend, dans cette perspective, que certes, l’homme a certaines qualités, spécificités, qui le distinguent des autres animaux, et lui permettent de prendre l’ascendant sur certaines espèces, mais à chaque animal ses caractéristiques, sa vertu, voire ses qualités morales. Si on reprend l’histoire d’Arachné, le récit merveilleux d’Ovide (-43+18) se double, un petit siècle plus tard, de l’observation scientifique de Plutarque (45-125 apJC), dans L’Intelligence des animaux, X, 966b-967b :

De même, les travaux de l’araignée, qui sont des modèles pour les femmes au métier comme pour les chasseurs au filet, offrent plus un sujet d’étonnement : la délicatesse du fil, et ce tissage qui ne présente ni rupture ni laçage, mais qui réalise une toile continue dont l’adhérence interne est due à la présence invisible d’une certaine viscosité, la nuance de la coloration qui donne à la toile l’apparence de l’air ou de la brume afin de la mieux dissimuler, et, par-dessus tout, le maniement même et la mise en œuvre de cet appareil lorsqu’une proie possible vient s’y prendre et que la bête agit en pleine conscience et en pleine intelligence, comme un habile chasseur armé de son filet qui brusquement se replie et resserre son piège. Il faut vraiment que la chose soit exposée à la vue et à l’observation courante pour qu’on y croie ; sinon, on tiendrait cela pour une légende.

On sent ici l’admiration de Plutarque pour les qualités de ce animal, tout petit, humble, et si habile pourtant. Il y a une rigueur morale qui pousse à admirer, plutôt qu’à mépriser, ce qu’on ne comprend pas. Certes, les humains ont la parole. Les animaux sont-ils dénués de capacité à communiquer pour autant ? Ainsi, on peut lire, sous la plume d’Elien, (auteur à la mode au IIème s ap JC) dans La Personnalité des animaux, V, 51 : (30) :

La nature a donné aux animaux des voix et des langages extrêmement variés, comme elle l’a fait pour les hommes. Ainsi le Scythe s’exprime dans une langue et l’Indien dans une autre ; l’Ethiopien a une langue qui lui est propre, et les Saces également ; la langue grecque est une chose, le la langue romaine en est une autre. Il en va exactement de même pour les animaux qui émettent chacun des sons et des bruits différents et propres à leur langue. Ainsi l’un rugit, l’autre meugle, pour un autre il s’agit de hennissement, pour un autre de braiment, pour un autre de bêlement ou de béguètement, certains ont coutume de hurler, d’autres d’aboyer, d’autres de grogner ; les criaillements, les sifflements, les hululements, les chants, les mélodies, les trilles et mille autres dons de la nature sont particuliers aux animaux et diffèrent chez les uns et chez les autres.

Certes les animaux ne sont pas doués du λογοϛ, mais c’est peut-être que nous ne comprenons pas leur langue ! On remarquera qu’entre un barbare, quelqu’un qui ne parle pas grec, et un animal, il n’y a guère de différence, mais la même difficulté d’un message inintelligible …

Reprenons : Plutarque, Elien, bien avant eux Aristote avec son Histoire des animaux, (en grec), Pline l’Ancien (en latin) qui reprend dans son Histoire naturelle Aristote, ainsi que tous les auteurs qu’il a pu lire, dans une compilation à visée encyclopédique, mais qui prend aussi le soin de se fonder sur ses propres observations… Les textes antiques abondent, qui ont pour sujet les animaux.

Deux points communs : l’homme est un animal, et fait l’objet d’un chapitre au sein de l’ouvrage d’Aristote (chapitre VII) en tant que tel, sur un modèle que reprendra Pline, qui consacre son VIIème livre de l’Histoire naturelle à l’homme, bien que son encyclopédie ait commencé par les astres, puis la géographie ; septième place qui implique un regard sur la place de l’homme dans la nature bien différente de celle de la Genèse, bien plus humble ;

deuxième point commun : un grand respect pour les qualités des animaux, avec qui on vit au quotidien. Et ce, qu’il s’agisse d’ouvrages scientifiques, – les philosophes grecs montrent que l’homme et l’animal sont fondamentalement apparentés ; ou de récits mythologiques, notamment les poèmes latins d’Ovide ou de Virgile, poésie bienveillante qui les sauve, qui pousse à l’empathie.

On aime mettre en avant les qualités des animaux. Quelques exemples :

La loyauté du chien, c’est Argus, le chien d’Ulysse, qui attend vingt ans son maître, et meurt, apaisé, à son retour, dans l’une des scènes les plus tristes de L’Odyssée.

La force du cheval et son intelligence, c’est le centaure Chiron, le pédagogue de tous les héros mythologiques, qui compte Hercule et Jason parmi ses célèbres élèves. – et ne faut-il pas être mi-homme, mi-cheval, mi-logos, mi-endurance, pour faire face à une telle mission ?

Les anciens n’entendent pas là seulement des légendes, mais une vision de chaque animal comme l’incarnation de qualités particulières : souvent assez loin des clichés que notre culture développe. Ainsi, là où nous faisons volontiers de l’éléphant le symbole de la mémoire, Pline observe que l’éléphant est un animal au fort sentiment religieux (VIII, 1, 1) :

Passons aux autres animaux, et parlons d’abord des animaux terrestres. L’éléphant est le plus grand, et celui dont l’intelligence se rapproche le plus de celle de l’homme; car il comprend le langage du lieu où il habite; il obéit aux commandements; il se souvient de ce qu’on lui a enseigné à faire; il éprouve la passion de l’amour et de la gloire; il possède, à un degré rare même chez l’homme, l’honnêteté, la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune.

[2] Des auteurs rapportent que, dans les forêts de la Mauritanie, des troupeaux d’éléphants descendent sur le bord d’un fleuve nommé Amilas, aux rayons de la nouvelle lune: que là, se purifiant, ils s’aspergent solennellement avec l’eau; et qu’après avoir ainsi salué l’astre ils rentrent dans les bois, portant avec leur trompe les petits fatigués. Ils comprennent même la religion des autres ; et l’on croit que, près de traverser la mer, ils ne s’embarquent qu’après que leur cornac leur a promis par serment la retour.

Autre exemple, qui cette fois concorde avec nos représentations : Pline fait du dauphin un modèle de sociabilité (IX, 10, 1).

Les dauphins forment aussi entre eux une société. Un dauphin fut pris par un roi de Carie, et attaché dans le port ; les autres arrivèrent en grand nombre, demandant grâce par des signes d’une tristesse qui se comprenait; et cela dura jusqu’à ce que le roi eût rendu la liberté au captif. Bien plus, un dauphin plus grand accompagne toujours les petits comme un gardien ; et on en a vu qui portaient le cadavre d’un des leurs, afin qu’il ne fût pas mis en pièces par les animaux marins.

=> II Dans ce monde où homme et animal participent d’un même élan commun, d’une même force vitale, où ils partagent le même conatus, si je puis me permettre, le même élan vital, le fait de naître constamment et dans le même effort de vivre, homme et animal se meuvent ensemble, dans une forêt de symboles

1. Ainsi, l’animal est perçu comme un signe. C’est la nature qui s’exprime à travers lui – c’est ce qu’en disent les penseurs, Pline par exemple ; mais dans un monde païen, l’animal est vu, bien souvent, comme un messager des dieux.

Le récit légendaire de la fondation de Rome ne commence-t-il pas par mettre la ville sous la protection d’une louve ? Et si Tite-Live (Histoire romaine, livre premier, IV), avec son regard critique d’historien, se demande s’il ne s’agit pas là d’une légende née d’une confusion avec le mot lupa, il reste qu’une louve est bien la figure tutélaire et bienveillante, qui prend soin des jumeaux Rémus et Romulus, qui viennent d’être abandonnés :

S’il faut en croire ce qu’on rapporte, les eaux, faibles en cet endroit, laissèrent à sec le berceau flottant qui portait les deux enfants : une louve altérée, descendue des montagnes d’alentour, accourut au bruit de leurs vagissements, et, leur présentant la mamelle, oublia tellement sa férocité, que l’intendant des troupeaux du roi la trouva caressant de la langue ses nourrissons. Faustulus (c’était, dit-on, le nom de cet homme) les emporta chez lui (7) et les confia aux soins de sa femme Larentia. Selon d’autres, cette Larentia était une prostituée à qui les bergers avaient donné le nom de Louve; c’est là l’origine de cette tradition merveilleuse.

Passage célèbre, que vient compléter juste après le récit des auspices (on appelle auspices la contemplation, l’observation – species – du vol des oiseaux, aves), avec comme bon augure 6 oiseaux pour Rémus, mais comme meilleur augure 12 pour Romulus. Les oiseaux sont les messagers des dieux.

Mais, porteurs de signes, appartenant à un monde intermédiaire entre les dieux et les hommes, on ne se contente pas de les observer en vol : les haruspices sacrifient les animaux pour lire dans leurs entrailles. On a vite fait de regarder cela, depuis notre XXIème siècle, comme une pratique antique, et cruelle. Pourtant, deux éléments :

- tout d’abord, la critique des sacrifices n’attend pas le XXIème siècle pour surgir d’un coup ! Ainsi Plutarque, dans L’Intelligence des animaux, 17, 972b , raconte l’histoire de Ptolémée Philopator, qui sacrifia des éléphants :

Il venait de vaincre Antiochos et, voulant honorer dignement la divinité, il sacrifia en action de grâces pour sa victoire d’innombrables victimes, et notamment quatre éléphants. Mais la nuit venue il eut un songe où il vit le dieu en colère l’accabler de menaces à cause de ce sacrifice inouï. Il multiplia alors les rites expiatoires, et fit dresser quatre éléphants de bronze pour remplacer les animaux mis à mort.

La critique est encore plus nette sous la plume d’Ovide, dans les Métamorphoses, au chant XV, où il fait parler Pythagore :

Une victime sans tache, remarquable par sa beauté, car sa beauté lui devient funeste, est parée de bandelettes et conduite à l’autel. Là, elle entend des prières qu’elle ne comprend pas. Elle voit placer sur son front, au milieu de ses cornes dorées, les fruits de la terre, qu’elle a cultivée. Le couteau, qu’elle a déjà peut-être aperçu dans l’eau limpide préparée pour le sacrifice, la frappe : aussitôt on arrache de son sein les entrailles vivantes, et on les interroge pour y trouver le secret des dieux.

D’où vient à l’homme cette faim si grande des aliments défendus ? Ô Mortels ! je vous en conjure, renoncez à ces festins barbares. Écoutez et retenez mes avertissements : lorsque vous mangez la chair de vos boeufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs.

- deuxième élément : les sacrifices précèdent, en fait, la consommation de viande, qui est rare dans l’Antiquité. On ne mange pas de viande tous les jours, loin de là ! Et cette consommation est donc ritualisée. Si on offre aux dieux certains morceaux, dont le parfum est censé plaire aux narines célestes, c’est pour se faire pardonner un meurtre. On ne peut tuer un animal qu’avec l’accord des dieux. Et tuer un animal en dehors des règles, en dehors du rituel, c’est tomber dans l’horreur, dans une transgression apocalyptique. Qu’on se souvienne ici de la faute terrible commise par les compagnons d’Ulysse, qui tuent les bœufs du Soleil, qu’on se souvienne des prodiges effroyables qui s’ensuivent, à la fin du chant XII :

Arrivé sur la plage, j’accable tour à tour mes compagnons des plus violents reproches ; mais nous ne pouvions plus trouver aucun remède, car les bœufs étaient égorgés. Tout à coup les dieux nous montrent d’effroyables prodiges. Les peaux des animaux se mettent à ramper, les chairs crues et même les chairs rôties se prennent à mugir en imitant la voix des bœufs égorgés!

Les animaux sont, au fond, sacrés. Ils sont intimement liés aux dieux, qui ne dédaignent pas prendre leur apparence.

2. Ils incarnent même souvent une qualité divine : ainsi de l’animal-totem, et chaque dieu du Panthéon gréco-romain se voit associé un animal, qui incarne son attribut.

L’un des exemples les plus célèbres, c’est la chouette d’Athéna . On pourrait faire une histoire de la chouette, devenue au fil du temps non seulement le symbole de la ville d’Athènes (depuis que Pisistrate, dit-on – ou peut-être cela se passa-t-il un peu plus tard – fit frapper la drachme d’Athènes de chouettes), mais celui de la philosophie, du savoir. Mais Athéna aux yeux perçants aime à se transformer : dans l’Odyssée, au moment du massacre des prétendants, chant XXII, vers 240, elle se transforme en hirondelle pour venir surveiller ce qui se passe ; dans l’Iliade, au chant X, elle envoie un héron rassurer Ulysse et Diomède, envoyés comme espions dans le camp ennemi.

Petit à petit, ce sera plus spécifiquement la chouette, entre tous les oiseaux, qui lui sera associée, prenant la force d’un symbole d’unité nationale, pour les Athéniens. Pour autant, Athéna, « la déesse aux yeux pers », aux yeux brillants, γλαυκῶπιϛ (épithète), a surtout pour attribut d’avoir le regard perçant d’un oiseau prédateur, symbole de toutes ses forces, intellectuelle, technique, militaire, Athéna étant la déesse du savoir, des savoir-faire, et de la stratégie militaire.

3. Mais la dimension symbolique de l’animal ne s’arrête pas là : un symbole, c’est un élément qui appelle, derrière lui, toute une traîne de représentations et d’idées. Plusieurs animaux sont porteurs de symboles, qu’on retrouve de façon récurrente et structurante tant dans les textes que dans l’iconographie antique, sous toutes ses formes. Ainsi du poulpe, associé à Ulysse, dans l’Odyssée, chant V, quand Poséidon le voue à la rage des flots :

Comme quand on arrache à sa retraite un poulpe

de nombreux cailloux s’accrochent à ses tentacules,

de même, au contact des rochers, des lambeaux

avaient été arrachés aux mains vaillantes d’Ulysse ; le flot les recouvrit”

Ὡς δ᾽ὅτε πουλύποδος θαλάμης ἐξελκομένοιο(v. 432), dit le grec ancien, le poulpe, poulypodos, se superposant à l’épithète homérique polytropos, « aux mille tours, aux mille ruses »

cf. https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1969_num_82_391_1081 (article Marcel Détienne-J-P Vernant sur la mètis du renard et du poulpe)

C’est un des exemples les plus traditionnels, mais l’association symbolique d’un personnage à un animal est monnaie courante pour frapper les esprits. Et si les textes littéraires ne se privent pas de telles images, les philosophes ne sont pas en reste, tels Diogène le Cynique, Diogène qui vivait dans son tonneau, en chien, lui qui, dit-on, cherchait partout un homme. Sextus Empiricus, médecin et philosophe du IIème ou IIIème siècle, montre que cette tradition symbolique des vertus du chien, le plus philosophe de tous les animaux, dira Rabelais, (prologue du Gargantua), tisse sa toile au fil du temps, quand dans les Hypotyposes pyrrhoniennes, I 70-72, il justifie qu’un philosophe choisisse le chien comme symbole :

« (…) le chien (…) recherche ce qui lui est utile, fuit ce qui l’incommode, possède l’art de se procurer quelques biens, sait reconnaître ses maux, et y apporter les remèdes propres à les soulager, et ne manque pas de vertu : toutes choses dans lesquelles consiste la perfection de la raison, ou du discours intérieur. Il est donc évident qu’eu égard à ce discours intérieur, le chien peut passer, avec justice, pour un animal à qui il ne manque rien. Et c’est peut-être cette conviction qui a fait que quelques philosophes se sont distingués en prenant leur nom de celui de cet animal. »

=> On en revient ici à l’idée de porosité de la frontière entre l’homme et l’animal : les qualités de l’un se retrouvent dans l’autre, le sens moral, la loyauté, la vertu, l’intelligence, sont en partage dans tout le règne animal, dont l’homme n’est qu’une partie.

=> III : On comprend donc que, sans autre frontière que celle du vivier (aquarium) ou de l’étable, dans la vie quotidienne, dans le domaine des realia, des choses réelles, les anciens vivaient en contact permanent avec les animaux, dont ils prenaient grand soin.

1. La proximité avec les animaux est grande : d’abord les animaux utiles à la ferme (cf. Xénophon, Economique, Virgile, Géorgiques…), puis ceux qu’on chasse (divers traités de cynégétique), mais aussi les animaux sauvages : ainsi l’histoire célèbre d’Arion, relatée par Pline, IX, 8, 7, après de nombreuses histoires de dauphins :

Cela donne de la vraisemblance à l’histoire d’Arion : les matelots, pour s’emparer de l’argent qu’il avait gagné, se préparaient à le tuer en pleine mer ; ce musicien obtint d’eux de chanter une dernière fois en s’accompagnant de la lyre ; la musique attira les dauphins, et, s’étant jeté à la mer, il fut transporté par un d’eux sur la côte du promontoire de Ténare.

Quant aux animaux familiers, les témoignages abondent sur leur présence : le chien, bien sûr, fait partie de la famille, comme en témoigne par exemple Elien dans La Personnalité des animaux, VII, 38, quand il indique qu’un chien est enterré aux côtés de son maître parmi les héros de la bataille de Marathon, à Athènes, près de la Stoa Poikilê ; le cheval est aussi un familier (comme le fameux Bucéphale auquel Alexandre tenait tant qu’il fonda une ville en son honneur, à sa mort) ; ceux qui n’ont pas les moyens ou la place d’avoir de tels animaux, en particulier à Rome, adoptent des oiseaux ; cf. le moineau de Lesbie, poème de Catulle que tout latiniste se souviendra d’avoir traduit :

Passer, deliciae meae puellae, Passereau, délices de ma bie-aimée,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
Avec qui elle joue, qu’elle tient en son sein,
cui primum digitum dare appetenti
A qui elle donne son doigt à becqueter
et acris solet incitare morsus
(…) Et dont elle aime à provoquer les rapides morsures…

Comme aujourd’hui, à la campagne, les liens forts se tissent avec les chiens et les chevaux. E, ville, à Rome en particulier, les animaux familiers qu’on trouve le plus couramment sont les oiseaux, donc, mais aussi les poissons – qu’on met dans des bassins pour la joie des yeux, mais aussi pour les apprivoiser, ce qui peut parfois nous surprendre, en particulier la mode d’apprivoiser des murènes, cf. cette petite anecdote rapportée par Plutarque au sujet de Crassus, le grand orateur, l’homme politique admiré de Cicéron :

Πρὸς τὸν Κράσσον ὁ Δομίτιος, « Οὐ σὺ μυραίνης ἐν ζωγρείῳ σοι τρεφομένης εἶτ´ ἀποθανούσης ἔκλαυσας; » Καὶ ὁ ἕτερος « Οὐ σὺ τρεῖς γυναῖκας ἐκκομίσας οὐκ ἐδάκρυσας; »

 

Plutarque, Oeuvres morales, Sur l’utilité qu’on peut retirer de ses ennemis, 89a.

 

Domitius faisait honte à Crassus d’avoir pleuré la mort d’une murène qu’il nourrissait dans un vivier. « Et toi, lui répondit Crassus, tu as enterré trois femmes, sans verser une larme. »

À dire vrai, c’est donc surtout par l’importance accordée à leur mort qu’on s’aperçoit, comme avec les archéologues qui fouillent les nécropoles, de l’attachement porté aux animaux familiers les plus utiles, et les plus aimés. D’autres sont l’objet d’affection plus ou moins fluctuante, selon les périodes. Nous considérons, dans notre imaginaire collectif contemporain, les murènes comme des animaux plutôt menaçants, alors que (cf. anecdote plus haut) des dames romaines s’amusaient à en avoir dans leur vivier et à les parer de boucles d’oreilles. Les éléphants, que nous aimons beaucoup, ont été volontiers massacrés lors de combats les opposant à des gladiateurs, à la grande époque des jeux du cirque romain, notamment parce que, utilisés comme des armes de guerre par les armées ennemis, on ne voyait guère en eux des êtres pacifiques. Toutefois, lors des premiers de ces massacres d’animaux aux jeux du cirque, on peut se souvenir du peuple hurlant pour réclamer la grâce des éléphants, en 55 av JC, mise à mort de masse offerte par Pompée qui s’est fait haïr pour cette scène macabre (cf Dion Cassius, Histoire romaine, XXXIX, 38).

Ces témoignages de la familiarité quotidienne, de la vie domestique partagée avec les animaux sont complétés par les traités d’élevage ou de chasse (nombreux traités : Xénophon L’art équestre, mais aussi une Cynégétique, c’est-à-dire un manuel de chasse, dans lequel il explique longuement comment dresser, nourrir, reproduire, sélectionner ses chiens ; Pseudo-Oppien Cynégétique également. Des textes moins lus de nos jours que les œuvres littéraires mais qui ont traversé les siècles du fait de leur utilité, et ont abondamment été utilisés à la Renaissance.)

2. Cette familiarité quotidienne implique des questions non sur le droit des animaux (l’animal n’a pas de statut juridique), mais sur les responsabilités des hommes envers eux, car de toute évidence ces animaux sont doté d’émotions, et de sentiments. Xénophon recommande d’employer, avec son cheval comme avec son chien, l’arme redoutable de la tendresse, afin de les bien dresser. Et manger les animaux qu’on élève de sa main ne va pas de soi.

Ainsi, Plutarque formalise ces questions, et rédige un essai intitulé : Faut-il manger la chair ?

Il y exprime une recherche d’harmonie avec la nature, héritière du végétarisme pythagoricien, qui inscrit le fait de s’abstenir de consommer de la viande dans une quête plus large de respect de la nature et de haine du luxe. L’argument principal de Plutarque, c’est qu’il n’est pas indispensable de manger de la viande. Si cela nous était absolument indispensable, si nous étions exclusivement carnivores, alors ce serait loisible. Mais puisque ce n’est pas le cas, c’est un luxe. Comme l’écrira un peu plus tard Porphyre (mort en 305) : L’abstinence de la chair des animaux ne nous empêche ni de vivre, ni de bien vivre. Et plus loin, au livre III de son traité De l’abstinence, il renverse les arguments qui font de l’homme le destinataire, le maître des autres créatures de Dieu (Porphyre, en ces débuts du christianisme, mène un combat pro-paganisme de chaque instant ), et non sans humour, il avance ceci : …{ si l’argument est le besoin}, il nous faudrait accorder que nous sommes nés pour les plus funestes des animaux, comme les crocodiles, les baleines et les serpents. En effet, ils ne peuvent nous être d’absolument aucune utilité ; eux, au contraire, attrapant les hommes qui se présentent sur leur passage et les faisant périr, les dévorent, nullement plus cruels que nous, avec cette différence que c’est le besoin et la faim qui les poussent, tandis que c’est par démesure, par luxe, voire par jeu, au théâtre et dans les chasses, que nous tuons la plupart des animaux.

Plutarque déjà écrivait, dans son traité « s’il est loisible de manger chair » (comme le traduit Erasme) : Quel souper donc n’est superflu, pour lequel on tue un animal qui ait âme et vie ? Estimons-nous que ce soit peu de perte et de dépense qu’une âme ?

3. Ceci dit, non, tous les anciens n’étaient pas végétariens, pas plus qu’ils ne passaient leur temps à sacrifier des animaux. Une bête, pour eux, c’est une vie. Les philosophes ne condamnent pas tous la consommation de viande, mais l’enjeu est à inscrire dans une perspective plus large : c’est la quête d’un juste rapport avec la nature ; l’intérêt pour le règne animal entre dans une conscience des équilibres, une recherche de mesure, ce qui implique la condamnation morale du luxe et ce que nous pourrions appeler, de façon un peu anachronique dans la formulation, mais juste dans l’idée, un vrai souci écologique.

Par exemple Pline, dans son Histoire naturelle IX, 29, 1 , raconte l’histoire de la pêche du scare (de skaros, en grec : le poisson qui saute), poisson importé de la mer Carpathienne en Italie ; puis victime de surpêche, d’où l’interdiction d’en pêcher durant 5 ans :

Très commun dans la mer Carpathienne, jamais il ne dépasse spontanément le Lectos, cap de la Troade. De cette mer, sous le règne de Claude, Optatus Élipertius, commandant de la flotte, en fit venir qu’il dissémina sur la côte entre Ostie et la Campanie. Pendant environ cinq ans on veilla à ce que ceux qui étaient pris fussent rendus à la mer. Depuis ce temps ils sont abondants sur le littoral de l’Italie; auparavant on n’y en prenait pas. La gourmandise a semé des poissons pour mettre des saveurs à sa portée, et elle a donné un nouvel habitant à une mer: faut-il s’étonner que des oiseaux étrangers se reproduisent à Rome?

Toutes les marques d’irrespect envers la nature énervent Pline, l’agacent suprêmement : creuser le flanc des montagnes pour ouvrir des mines d’or ou d’argent ; teindre la laine des moutons directement sur leur dos, forme de maltraitance inutile, donc insupportable : Nous avons vu nous même des toisons sur l’animal vivant, teintes en pourpre, en écarlate et en violet, ( …) comme si la nature les produisait ainsi pour la satisfaction du luxe !

Pline, dans son Histoire naturelle, relève avec soin tout ce qu’il sait, et ce qui peut être utile concernant chaque animal ; en bon Romain, il confère au rossignol le statut d’artiste, il adore les oiseaux, et déteste les mises à mort gratuites.

Je finirai sur ce passage de Pline (livre X, 43), un petite histoire que je soumets à votre sagacité, car on y retrouve, finement tissés, tous les thèmes qui précèdent :

Sous le règne de Tibère, un petit, né dans un nid placé sur le temple des Dioscures, tomba dans une boutique de cordonnier située vis-à-vis : la religion même le recommandait au maître de la boutique. L’oiseau, habitué de bonne heure à parler, s’envolait tous les matins sur la tribune, et, tourné vers le forum, il saluait nominativement Tibère, puis les Césars Germanicus et Drusus, puis le peuple qui passait sur la place; après, il retournait dans la boutique. Son assiduité fit pendant plusieurs années l’admiration générale.

Un cordonnier voisin le tua, soit par jalousie, soit par un accès soudain de colère, comme il voulut le faire croire, parce que l’oiseau lui avait sali des chaussures par ses excréments. La multitude en conçut tant de fureur, que d’abord elle chassa de ce quartier, puis tua le coupable. Une foule innombrable assista aux funérailles solennelles de l’oiseau; le lit funéraire fut porté sur les épaules de deux Éthiopiens précédés d’un joueur de flûte, avec des couronnes de toute espèce, jusqu’au bûcher, qui était élevé à la droite de la voie Appienne, à deux milles de Rome, dans le champ appelé Rediculus.

Ainsi le talent d’un oiseau parut au peuple romain une juste cause de faire des funérailles solennelles, ou de punir de mort un citoyen, dans une ville où aucun cortège n’avait suivi le convoi de tant d’hommes remarquables, et où personne n’avait vengé la mort de Scipion Émilien, destructeur de Carthage et de Numance. Ce fait se passa sous le consulat de M. Servilius et de C. Cestius, le 5 avant les kalendes d’avril (28 mars).

Anecdote, certes, mais ô combien révélatrice de la proximité entre l’homme et l’animal, de leur confraternité, de la représentation des animaux sous le patronage des dieux, chargés de signes et doués de langage, et des mille questions que soulève, depuis l’Antiquité, la mystérieuse frontière entre ce qu’on doit aux hommes, et ce qu’on doit aux bêtes.

 

LES ANIMAUX DANS L’ANTIQUITÉ : MYTHES, SYMBOLES, RÉALITÉS

 

La représentation que nous avons des animaux, et surtout la distinction profonde que nous faisons, de nos jours, entre l’homme et l’animal, ne va pas du tout de soi dans l’Antiquité.

J’aimerais montrer ici comment, là où nous pensons frontière, limite, là où nous nous demandons ce qui fait l’homme et ce qui constitue l’animal, les textes antiques nous opposent une vision du monde faite de porosité, de transitions complexes.

En effet, il faudra attendre une époque où l’influence de la Bible sera prépondérante pour que l’homme soit perçu comme fondamentalement différent des autres animaux. Dans la Genèse, les oiseaux et les animaux marins sont créés le quatrième jour, les animaux terrestres le cinquième jour, et au sixième jour, quand advient la création de l’homme, on peut lire : (version grecque, dite La Septante)

Alors Dieu dit : Créons l’homme à notre image et ressemblance, qu’il ait tout pouvoir sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur les bestiaux, et sur toute la terre, et sur les reptiles rampant sur la terre.

καὶ εἶπεν ὁ θεός Ποιήσωμεν ἄνθρωπον κατ εἰκόνα ἡμετέραν καὶ καθ ὁμοίωσιν, καὶ ἀρχέτωσαν τῶν ἰχθύων τῆς θαλάσσης καὶ τῶν πετεινῶν τοῦ οὐρανοῦ καὶ τῶν κτηνῶν καὶ πάσης τῆς γῆς καὶ πάντων τῶν ἑρπετῶν τῶν ἑρπόντων ἐπὶ τῆς γῆς.

Ces quelques lignes fondent l’idée, d’une part, d’une frontière nette entre l’homme, qui ressemble à Dieu, qui en est plus proche que tout autre animal, et le reste de la Création ; d’autre part ce passage constitue la source d’une vision téléologique du monde animal, de la représentation d’une finalité des animaux que l’on va percevoir comme légitimement au service des hommes : s’ils ont été créés pour nous, si nous en sommes les chefs, les maîtres, (cf. verbe ἀρχέω), nous pouvons en disposer comme bon nous semble.

Mais dans un monde où ces lignes n’ont pas encore été lues, diffusées, assimilées, dans un monde où elles ne sont pas la source explicite ou implicite de la représentation qu’on se fait des animaux, comment les pense-t-on ? Quelle image s’en fait-on ? Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différence entre l’homme et les autres animaux, ni qu’on laisse tout à fait de côté cette question. Mais on ne perçoit pas l’animal avec, en ligne de mire, l’idée d’une frontière.

Dans un premier temps, je m’appuierai sur quelques textes antiques (parce qu’il fallait choisir), pour montrer comment cette porosité, cette absence de frontière nous renvoie à un monde que nous jugeons merveilleux et séduisant, mais qui sont aussi la preuve que, dans l’esprit des anciens, l’homme est un animal, de façon évidente ;

puis je montrerai que les animaux, quand ils sont représentés sous la forme de symboles, sont en fait, dans un monde païen, des signes sensibles de la présence des dieux, et, j’irai plus loin, de la nature en nous ;

enfin, dans une troisième et dernière partie, je tâcherai d’illustrer comment cette proximité entre l’homme et l’animal imprègne la vie quotidienne des anciens grecs et romains, et implique des questionnements quant au meilleur mode de vie à adopter, questionnements qui recoupent largement nos actuelles considérations écologiques.

I – Commençons par ce qui est le plus évident à se remémorer, dans l’héritage que nous avons reçu : les récits fabuleux, les transformations, les mythes antiques : quelle conception de l’animal est à l’œuvre dans ces récits ?

1. Affirmons ici que les récits mythologiques ne sont pas que des fables destinées à bercer les enfants : leur attrait est puissant, à tout âge.

Convoquons ici Ovide, l’auteur des Métamorphoses, et racontons deux de ses histoires, afin de les analyser.

Tout d’abord, Ovide, au chant I des Métamorphoses, remarque bien la spécificité de l’être humain, au moment de son récit de la création du monde (et on peut y voir des points communs avec le texte de la Genèse, lui qui parle d’un mundi fabricator, I, 57) :

os homini sublime dedit caelumque tueri
iussit et erectos ad sidera tollere uultus

(Prométhée) donna à l’homme un visage sublime, tourné vers le haut, et lui ordonna de regarder le ciel, et de tendre ses regards vers les astres

« l’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux ».(Prométhée) donna à l’homme un visage tourné vers le haut et lui imposa de regarder le ciel, de lever les yeux vers les astres

Mais dans l’univers d’Ovide, l’être humain peut vite devenir animal : j’ai choisi, parmi mille récits,

la métamorphose d’Arachné (chant 6, 129-145) (et vous verrez qu’en fait, dans cette conférence, on parlera beaucoup d’araignées et d’éléphants, de tout petit et du très grand dans le règne animal, comme nous, les anthropocentrés, nous le désignons) : le livre 6 des Métamorphoses s’ouvre avec le récit de la métamorphose d’Arachné, une simple mortelle qui ne veut pas reconnaître la supériorité de Minerve/Pallas/Athéna dans l’art du travail de la laine et qui en guise de punition, finit métamorphosée en araignée par la déesse.

Mais les étapes qui précèdent cette transformation sont complexes : Arachné produit un travail bien plus fin que celui de la déesse, qui en devient jalouse, frappe Arachné avec une navette ; humiliation qui pousse Arachné à se pendre : et c’est alors que survient le geste de la transformation, initiée par la déesse, grâce à des herbes : (passage en gras) :

6, 129 Non illud Pallas, non illud carpere liuor
Ni Pallas ni l’envie ne pourraient rien reprendre
6, 130 possit opus : doluit successu flaua uirago

et rupit pictas, caelestia crimina, uestes,

utque Cytoriaco radium de monte tenebat,

ter quater Idmoniae frontem percussit Arachnes.

Non tulit infelix laqueoque animosa ligauit

à ce travail : la blonde guerrière souffrit de cette réussite,

déchira la tapisserie qui dépeignait les crimes des dieux,

et, comme elle tenait en main une navette en bois du mont Cytore,

à trois, à quatre reprises, elle en frappa le front d’Arachné, fille dIdmon.

La malheureuse ne supporta pas cet outrage et, hors d’elle,

6, 135 guttura. Pendentem Pallas miserata leuauit

atque ita « uiue quidem, pende tamen, inproba » dixit,

« lexque eadem poenae, ne sis secura futuri,

dicta tuo generi serisque nepotibus esto ! »

Post ea discedens sucis Hecateidos herbae

se noua un fil autour de la gorge. Elle était suspendue,

et Pallas apitoyée la souleva : « Reste vivante, scélérate,

mais toutefois pendue, et, pour t’éviter de compter sur l’avenir,

j’impose la même peine à ta race et à tes lointains descendants ! »

Après cela, en s’éloignant, elle l’aspergea de sucs extraits

6, 140 sparsit et extemplo tristi medicamine tactae

defluxere comae, cum quis et naris et aures,

fitque caput minimum, toto quoque corpore parua est ;

in latere exiles digiti pro cruribus haerent,

cetera uenter habet ; de quo tamen illa remittit

d’une herbe d’Hécate. Aussitôt touchés par le funeste poison,

les cheveux d’Arachné tombent ainsi que son nez et ses oreilles ;

puis sa tête devient minuscule, tout son corps aussi rapetisse ;

des doigts ténus, à la place des jambes,s’attachent à ses flancs,

et son ventre forme le reste ; c’est de là qu’elle produit du fil

6, 145 stamen et antiquas exercet aranea telas.
et que, devenue araignée, elle s’applique à ses toiles de jadis.

Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006 , source : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met06/M-06-001-145.htm

Cette légende d’Arachné, très célèbre, montre que les animaux et les hommes se ressemblent : l’art du tissage appartient aux femmes, ainsi qu’aux araignées. Il est plus enviable d’être femme, certes ; mais il y a une ressemblance que la transformation souligne, mettant en avant la proximité plus qu’elle ne souligne la différence. Comment ensuite écraser une araignée, quand on connaît son origine humaine ?

La transformation en animal est une menace, (cf. compagnons d’Ulysse transformés par Circé, avec des drogues là encore, dans l’Odyssée qui présente toutes les formes de limites de l’humanité, dont l’animalité est un aspect), voire une punition, comme celle d’Actéon transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens, pour avoir observé la nudité de Diane chasseresse, mais c’est aussi une délivrance, une façon d’échapper à la mort (c’est le cas pour Arachné, mais aussi dans d’autres cas, par exemple Jupiter qui transforme Io en génisse magnifique, d’un blanc éclatant, pour que celle-ci échappe à la colère jalouse de Junon). La beauté de la jeune femme se retrouve dans les attributs de la somptueuse génisse au poil brillant.

2. Il n’y a pas loin des ressemblances physiques aux ressemblances morales, et c’est sur celles-ci qu’insiste Aristote, dans son Histoire des animaux, au livre VIII. Quand il essaiera de classer les espèces animales en fonction de leur degré de perfection, c’est l’homme, parmi les animaux, qui en prendra la tête. Toutefois, voilà ce qu’il dit :

 

Aristote, Histoire des animaux, livre VIII

Source : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/animaux8.htm#I

[588b] [16] Τὰ μὲν οὖν περὶ τὴν ἄλλην φύσιν τῶν ζῴων καὶ τὴν  γένεσιν τοῦτον ἔχει τὸν τρόπον· αἱ δὲ πράξεις καὶ οἱ βίοι  κατὰ τὰ ἤθη καὶ τὰς τροφὰς διαφέρουσιν. Ἔνεστι γὰρ ἐν τοῖς πλείστοις καὶ τῶν ἄλλων ζῴων ἴχνη τῶν περὶ τὴν ψυχὴν  τρόπων, ἅπερ ἐπὶ τῶν ἀνθρώπων ἔχει φανερωτέρας τὰς διαφοράς· καὶ γὰρ ἡμερότης καὶ ἀγριότης, καὶ πραότης καὶ χαλεπότης, καὶ ἀνδρία καὶ δειλία, καὶ φόβοι καὶ θάρρη, καὶ θυμοὶ καὶ πανουργίαι καὶ τῆς περὶ τὴν διάνοιαν συνέσεως  ἔνεισιν ἐν πολλοῖς αὐτῶν ὁμοιότητες, καθάπερ ἐπὶ τῶν με ρῶν ἐλέγομεν. § 2. Τὰ μὲν γὰρ τῷ μᾶλλον καὶ ἧττον διαφέρει πρὸς τὸν ἄνθρωπον, καὶ ὁ ἄνθρωπος πρὸς πολλὰ τῶν ζῴων (ἔνια γὰρ τῶν τοιούτων ὑπάρχει μᾶλλον ἐν ἀνθρώπῳ, ἔνια  δ´ ἐν τοῖς ἄλλοις ζῴοις μᾶλλον), τὰ δὲ τῷ ἀνάλογον δια φέρει· ὡς γὰρ ἐν ἀνθρώπῳ τέχνη καὶ σοφία καὶ σύνεσις,  οὕτως ἐνίοις τῶν ζῴων ἐστί τις ἑτέρα τοιαύτη φυσικὴ δύναμις. § 3. Φανερώτατον δ´ ἐστὶ τὸ τοιοῦτον ἐπὶ τὴν τῶν παίδων  ἡλικίαν βλέψασιν· ἐν τούτοις γὰρ τῶν μὲν ὕστερον ἕξεων ἐσομένων ἔστιν ἰδεῖν οἷον ἴχνη καὶ σπέρματα, διαφέρει δ´ [589a] οὐδὲν ὡς εἰπεῖν ἡ ψυχὴ τῆς τῶν θηρίων ψυχῆς κατὰ τὸν χρόνον τοῦτον, ὥστ´ οὐδὲν ἄλογον εἰ τὰ μὲν ταὐτὰ τὰ δὲ παραπλήσια τὰ δ´ ἀνάλογον ὑπάρχει τοῖς ἄλλοις ζῴοις.

 

Tout ce qui concerne l’organisation entière des animaux et leur reproduction est tel qu’on vient de le voir. Leurs actes, et leur genre de vie, avec leurs caractères et leurs modes d’alimentation, n’offrent pas moins de différence. Dans la plupart des animaux autres que l’homme. il se montre aussi des traces des facultés diverses de l’âme, qui se manifestent plus particulièrement dans l’espèce humaine. Ainsi, la facilité à se laisser dompter et la résistance sauvage, la douceur et la méchanceté, le courage et la lâcheté, la timidité et l’audace, la colère et la ruse, sont dans beaucoup d’entre eux autant de ressemblances, qui vont même jusqu’à reproduire la pensée et l’intelligence, comme nous l’avons dit en traitant des parties de l’animal.

Tantôt la différence est du plus au moins des animaux à l’homme, ou de l’homme à bon nombre d’animaux, certaines de ces qualités prédominant dans l’homme et certaines autres prédominant, au contraire, dans l’animal. Tantôt la différence porte sur une simple analogie; et par exemple, ce que l’art et la science sont dans l’homme, telle autre faculté naturelle du même genre remplit le même office chez les animaux.

Ces rapprochements sont surtout frappants quand on regarde ce que sont les enfants, et cette période de la vie humaine. En eux, on voit déjà comme les traces et les germes des qualités qu’ils doivent avoir plus tard. Mais à ce moment, l’âme de l’enfant ne diffère [589a] en rien, on peut presque dire, de celle des animaux; et par conséquent, il n’y a rien de faux à supposer qu’il y a, dans le reste des animaux, des choses qui sont, ou identiques, ou voisines, ou analogues à celles qu’on observe dans l’homme.

Animal, enfant, homme : c’est le continuum qu’Aristote remarque ici.

Et quand il définit l’homme, dans La Politique, au livre I, après avoir montré pourquoi la femme et l’esclave étaient par nature soumis, il justifie la supériorité des hommes ainsi :

Διότι δὲ πολιτικὸν ὁ ἄνθρωπος ζῷον πάσης μελίττης καὶ παντὸς ἀγελαίου ζῴου μᾶλλον, δῆλον. Οὐθὲν γάρ, ὡς φαμέν, μάτην ἡ φύσις ποιεῖ· λόγον δὲ μόνον ἄνθρωπος ἔχει τῶν ζῴων·

Que l’homme, animal sociable, l’est bien davantage que toute abeille ou tout animal vivant en troupeau, c’est une évidence. En effet, il n’est rien, comme nous l’avons dit, que la la nature ait fait en vain. Or l’homme seulement, parmi les animaux, détient la parole.

Si l’homme est infiniment plus sociable que les abeilles et tous les autres animaux qui vivent en troupe, c’est évidemment, comme je l’ai dit souvent, que la nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l’homme exclusivement. (Politique, I, 10).

Ainsi, on comprend, dans cette perspective, que certes, l’homme a certaines qualités, spécificités, qui le distinguent des autres animaux, et lui permettent de prendre l’ascendant sur certaines espèces, mais à chaque animal ses caractéristiques, sa vertu, voire ses qualités morales. Si on reprend l’histoire d’Arachné, le récit merveilleux d’Ovide (-43+18) se double, un petit siècle plus tard, de l’observation scientifique de Plutarque (45-125 apJC), dans L’Intelligence des animaux, X, 966b-967b :

De même, les travaux de l’araignée, qui sont des modèles pour les femmes au métier comme pour les chasseurs au filet, offrent plus un sujet d’étonnement : la délicatesse du fil, et ce tissage qui ne présente ni rupture ni laçage, mais qui réalise une toile continue dont l’adhérence interne est due à la présence invisible d’une certaine viscosité, la nuance de la coloration qui donne à la toile l’apparence de l’air ou de la brume afin de la mieux dissimuler, et, par-dessus tout, le maniement même et la mise en œuvre de cet appareil lorsqu’une proie possible vient s’y prendre et que la bête agit en pleine conscience et en pleine intelligence, comme un habile chasseur armé de son filet qui brusquement se replie et resserre son piège. Il faut vraiment que la chose soit exposée à la vue et à l’observation courante pour qu’on y croie ; sinon, on tiendrait cela pour une légende.

On sent ici l’admiration de Plutarque pour les qualités de ce animal, tout petit, humble, et si habile pourtant. Il y a une rigueur morale qui pousse à admirer, plutôt qu’à mépriser, ce qu’on ne comprend pas. Certes, les humains ont la parole. Les animaux sont-ils dénués de capacité à communiquer pour autant ? Ainsi, on peut lire, sous la plume d’Elien, (auteur à la mode au IIème s ap JC) dans La Personnalité des animaux, V, 51 : (30) :

La nature a donné aux animaux des voix et des langages extrêmement variés, comme elle l’a fait pour les hommes. Ainsi le Scythe s’exprime dans une langue et l’Indien dans une autre ; l’Ethiopien a une langue qui lui est propre, et les Saces également ; la langue grecque est une chose, le la langue romaine en est une autre. Il en va exactement de même pour les animaux qui émettent chacun des sons et des bruits différents et propres à leur langue. Ainsi l’un rugit, l’autre meugle, pour un autre il s’agit de hennissement, pour un autre de braiment, pour un autre de bêlement ou de béguètement, certains ont coutume de hurler, d’autres d’aboyer, d’autres de grogner ; les criaillements, les sifflements, les hululements, les chants, les mélodies, les trilles et mille autres dons de la nature sont particuliers aux animaux et diffèrent chez les uns et chez les autres.

Certes les animaux ne sont pas doués du λογοϛ, mais c’est peut-être que nous ne comprenons pas leur langue ! On remarquera qu’entre un barbare, quelqu’un qui ne parle pas grec, et un animal, il n’y a guère de différence, mais la même difficulté d’un message inintelligible …

Reprenons : Plutarque, Elien, bien avant eux Aristote avec son Histoire des animaux, (en grec), Pline l’Ancien (en latin) qui reprend dans son Histoire naturelle Aristote, ainsi que tous les auteurs qu’il a pu lire, dans une compilation à visée encyclopédique, mais qui prend aussi le soin de se fonder sur ses propres observations… Les textes antiques abondent, qui ont pour sujet les animaux.

Deux points communs : l’homme est un animal, et fait l’objet d’un chapitre au sein de l’ouvrage d’Aristote (chapitre VII) en tant que tel, sur un modèle que reprendra Pline, qui consacre son VIIème livre de l’Histoire naturelle à l’homme, bien que son encyclopédie ait commencé par les astres, puis la géographie ; septième place qui implique un regard sur la place de l’homme dans la nature bien différente de celle de la Genèse, bien plus humble ;

deuxième point commun : un grand respect pour les qualités des animaux, avec qui on vit au quotidien. Et ce, qu’il s’agisse d’ouvrages scientifiques, – les philosophes grecs montrent que l’homme et l’animal sont fondamentalement apparentés ; ou de récits mythologiques, notamment les poèmes latins d’Ovide ou de Virgile, poésie bienveillante qui les sauve, qui pousse à l’empathie.

On aime mettre en avant les qualités des animaux. Quelques exemples :

La loyauté du chien, c’est Argus, le chien d’Ulysse, qui attend vingt ans son maître, et meurt, apaisé, à son retour, dans l’une des scènes les plus tristes de L’Odyssée.

La force du cheval et son intelligence, c’est le centaure Chiron, le pédagogue de tous les héros mythologiques, qui compte Hercule et Jason parmi ses célèbres élèves. – et ne faut-il pas être mi-homme, mi-cheval, mi-logos, mi-endurance, pour faire face à une telle mission ?

Les anciens n’entendent pas là seulement des légendes, mais une vision de chaque animal comme l’incarnation de qualités particulières : souvent assez loin des clichés que notre culture développe. Ainsi, là où nous faisons volontiers de l’éléphant le symbole de la mémoire, Pline observe que l’éléphant est un animal au fort sentiment religieux (VIII, 1, 1) :

Passons aux autres animaux, et parlons d’abord des animaux terrestres. L’éléphant est le plus grand, et celui dont l’intelligence se rapproche le plus de celle de l’homme; car il comprend le langage du lieu où il habite; il obéit aux commandements; il se souvient de ce qu’on lui a enseigné à faire; il éprouve la passion de l’amour et de la gloire; il possède, à un degré rare même chez l’homme, l’honnêteté, la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune.

[2] Des auteurs rapportent que, dans les forêts de la Mauritanie, des troupeaux d’éléphants descendent sur le bord d’un fleuve nommé Amilas, aux rayons de la nouvelle lune: que là, se purifiant, ils s’aspergent solennellement avec l’eau; et qu’après avoir ainsi salué l’astre ils rentrent dans les bois, portant avec leur trompe les petits fatigués. Ils comprennent même la religion des autres ; et l’on croit que, près de traverser la mer, ils ne s’embarquent qu’après que leur cornac leur a promis par serment la retour.

Autre exemple, qui cette fois concorde avec nos représentations : Pline fait du dauphin un modèle de sociabilité (IX, 10, 1).

Les dauphins forment aussi entre eux une société. Un dauphin fut pris par un roi de Carie, et attaché dans le port ; les autres arrivèrent en grand nombre, demandant grâce par des signes d’une tristesse qui se comprenait; et cela dura jusqu’à ce que le roi eût rendu la liberté au captif. Bien plus, un dauphin plus grand accompagne toujours les petits comme un gardien ; et on en a vu qui portaient le cadavre d’un des leurs, afin qu’il ne fût pas mis en pièces par les animaux marins.

=> II Dans ce monde où homme et animal participent d’un même élan commun, d’une même force vitale, où ils partagent le même conatus, si je puis me permettre, le même élan vital, le fait de naître constamment et dans le même effort de vivre, homme et animal se meuvent ensemble, dans une forêt de symboles

1. Ainsi, l’animal est perçu comme un signe. C’est la nature qui s’exprime à travers lui – c’est ce qu’en disent les penseurs, Pline par exemple ; mais dans un monde païen, l’animal est vu, bien souvent, comme un messager des dieux.

Le récit légendaire de la fondation de Rome ne commence-t-il pas par mettre la ville sous la protection d’une louve ? Et si Tite-Live (Histoire romaine, livre premier, IV), avec son regard critique d’historien, se demande s’il ne s’agit pas là d’une légende née d’une confusion avec le mot lupa, il reste qu’une louve est bien la figure tutélaire et bienveillante, qui prend soin des jumeaux Rémus et Romulus, qui viennent d’être abandonnés :

S’il faut en croire ce qu’on rapporte, les eaux, faibles en cet endroit, laissèrent à sec le berceau flottant qui portait les deux enfants : une louve altérée, descendue des montagnes d’alentour, accourut au bruit de leurs vagissements, et, leur présentant la mamelle, oublia tellement sa férocité, que l’intendant des troupeaux du roi la trouva caressant de la langue ses nourrissons. Faustulus (c’était, dit-on, le nom de cet homme) les emporta chez lui (7) et les confia aux soins de sa femme Larentia. Selon d’autres, cette Larentia était une prostituée à qui les bergers avaient donné le nom de Louve; c’est là l’origine de cette tradition merveilleuse.

Passage célèbre, que vient compléter juste après le récit des auspices (on appelle auspices la contemplation, l’observation – species – du vol des oiseaux, aves), avec comme bon augure 6 oiseaux pour Rémus, mais comme meilleur augure 12 pour Romulus. Les oiseaux sont les messagers des dieux.

Mais, porteurs de signes, appartenant à un monde intermédiaire entre les dieux et les hommes, on ne se contente pas de les observer en vol : les haruspices sacrifient les animaux pour lire dans leurs entrailles. On a vite fait de regarder cela, depuis notre XXIème siècle, comme une pratique antique, et cruelle. Pourtant, deux éléments :

- tout d’abord, la critique des sacrifices n’attend pas le XXIème siècle pour surgir d’un coup ! Ainsi Plutarque, dans L’Intelligence des animaux, 17, 972b , raconte l’histoire de Ptolémée Philopator, qui sacrifia des éléphants :

Il venait de vaincre Antiochos et, voulant honorer dignement la divinité, il sacrifia en action de grâces pour sa victoire d’innombrables victimes, et notamment quatre éléphants. Mais la nuit venue il eut un songe où il vit le dieu en colère l’accabler de menaces à cause de ce sacrifice inouï. Il multiplia alors les rites expiatoires, et fit dresser quatre éléphants de bronze pour remplacer les animaux mis à mort.

La critique est encore plus nette sous la plume d’Ovide, dans les Métamorphoses, au chant XV, où il fait parler Pythagore :

Une victime sans tache, remarquable par sa beauté, car sa beauté lui devient funeste, est parée de bandelettes et conduite à l’autel. Là, elle entend des prières qu’elle ne comprend pas. Elle voit placer sur son front, au milieu de ses cornes dorées, les fruits de la terre, qu’elle a cultivée. Le couteau, qu’elle a déjà peut-être aperçu dans l’eau limpide préparée pour le sacrifice, la frappe : aussitôt on arrache de son sein les entrailles vivantes, et on les interroge pour y trouver le secret des dieux.

D’où vient à l’homme cette faim si grande des aliments défendus ? Ô Mortels ! je vous en conjure, renoncez à ces festins barbares. Écoutez et retenez mes avertissements : lorsque vous mangez la chair de vos boeufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs.

- deuxième élément : les sacrifices précèdent, en fait, la consommation de viande, qui est rare dans l’Antiquité. On ne mange pas de viande tous les jours, loin de là ! Et cette consommation est donc ritualisée. Si on offre aux dieux certains morceaux, dont le parfum est censé plaire aux narines célestes, c’est pour se faire pardonner un meurtre. On ne peut tuer un animal qu’avec l’accord des dieux. Et tuer un animal en dehors des règles, en dehors du rituel, c’est tomber dans l’horreur, dans une transgression apocalyptique. Qu’on se souvienne ici de la faute terrible commise par les compagnons d’Ulysse, qui tuent les bœufs du Soleil, qu’on se souvienne des prodiges effroyables qui s’ensuivent, à la fin du chant XII :

Arrivé sur la plage, j’accable tour à tour mes compagnons des plus violents reproches ; mais nous ne pouvions plus trouver aucun remède, car les bœufs étaient égorgés. Tout à coup les dieux nous montrent d’effroyables prodiges. Les peaux des animaux se mettent à ramper, les chairs crues et même les chairs rôties se prennent à mugir en imitant la voix des bœufs égorgés!

Les animaux sont, au fond, sacrés. Ils sont intimement liés aux dieux, qui ne dédaignent pas prendre leur apparence.

2. Ils incarnent même souvent une qualité divine : ainsi de l’animal-totem, et chaque dieu du Panthéon gréco-romain se voit associé un animal, qui incarne son attribut.

L’un des exemples les plus célèbres, c’est la chouette d’Athéna . On pourrait faire une histoire de la chouette, devenue au fil du temps non seulement le symbole de la ville d’Athènes (depuis que Pisistrate, dit-on – ou peut-être cela se passa-t-il un peu plus tard – fit frapper la drachme d’Athènes de chouettes), mais celui de la philosophie, du savoir. Mais Athéna aux yeux perçants aime à se transformer : dans l’Odyssée, au moment du massacre des prétendants, chant XXII, vers 240, elle se transforme en hirondelle pour venir surveiller ce qui se passe ; dans l’Iliade, au chant X, elle envoie un héron rassurer Ulysse et Diomède, envoyés comme espions dans le camp ennemi.

Petit à petit, ce sera plus spécifiquement la chouette, entre tous les oiseaux, qui lui sera associée, prenant la force d’un symbole d’unité nationale, pour les Athéniens. Pour autant, Athéna, « la déesse aux yeux pers », aux yeux brillants, γλαυκῶπιϛ (épithète), a surtout pour attribut d’avoir le regard perçant d’un oiseau prédateur, symbole de toutes ses forces, intellectuelle, technique, militaire, Athéna étant la déesse du savoir, des savoir-faire, et de la stratégie militaire.

3. Mais la dimension symbolique de l’animal ne s’arrête pas là : un symbole, c’est un élément qui appelle, derrière lui, toute une traîne de représentations et d’idées. Plusieurs animaux sont porteurs de symboles, qu’on retrouve de façon récurrente et structurante tant dans les textes que dans l’iconographie antique, sous toutes ses formes. Ainsi du poulpe, associé à Ulysse, dans l’Odyssée, chant V, quand Poséidon le voue à la rage des flots :

Comme quand on arrache à sa retraite un poulpe

de nombreux cailloux s’accrochent à ses tentacules,

de même, au contact des rochers, des lambeaux

avaient été arrachés aux mains vaillantes d’Ulysse ; le flot les recouvrit”

Ὡς δ᾽ὅτε πουλύποδος θαλάμης ἐξελκομένοιο(v. 432), dit le grec ancien, le poulpe, poulypodos, se superposant à l’épithète homérique polytropos, « aux mille tours, aux mille ruses »

cf. https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1969_num_82_391_1081 (article Marcel Détienne-J-P Vernant sur la mètis du renard et du poulpe)

C’est un des exemples les plus traditionnels, mais l’association symbolique d’un personnage à un animal est monnaie courante pour frapper les esprits. Et si les textes littéraires ne se privent pas de telles images, les philosophes ne sont pas en reste, tels Diogène le Cynique, Diogène qui vivait dans son tonneau, en chien, lui qui, dit-on, cherchait partout un homme. Sextus Empiricus, médecin et philosophe du IIème ou IIIème siècle, montre que cette tradition symbolique des vertus du chien, le plus philosophe de tous les animaux, dira Rabelais, (prologue du Gargantua), tisse sa toile au fil du temps, quand dans les Hypotyposes pyrrhoniennes, I 70-72, il justifie qu’un philosophe choisisse le chien comme symbole :

« (…) le chien (…) recherche ce qui lui est utile, fuit ce qui l’incommode, possède l’art de se procurer quelques biens, sait reconnaître ses maux, et y apporter les remèdes propres à les soulager, et ne manque pas de vertu : toutes choses dans lesquelles consiste la perfection de la raison, ou du discours intérieur. Il est donc évident qu’eu égard à ce discours intérieur, le chien peut passer, avec justice, pour un animal à qui il ne manque rien. Et c’est peut-être cette conviction qui a fait que quelques philosophes se sont distingués en prenant leur nom de celui de cet animal. »

=> On en revient ici à l’idée de porosité de la frontière entre l’homme et l’animal : les qualités de l’un se retrouvent dans l’autre, le sens moral, la loyauté, la vertu, l’intelligence, sont en partage dans tout le règne animal, dont l’homme n’est qu’une partie.

=> III : On comprend donc que, sans autre frontière que celle du vivier (aquarium) ou de l’étable, dans la vie quotidienne, dans le domaine des realia, des choses réelles, les anciens vivaient en contact permanent avec les animaux, dont ils prenaient grand soin.

1. La proximité avec les animaux est grande : d’abord les animaux utiles à la ferme (cf. Xénophon, Economique, Virgile, Géorgiques…), puis ceux qu’on chasse (divers traités de cynégétique), mais aussi les animaux sauvages : ainsi l’histoire célèbre d’Arion, relatée par Pline, IX, 8, 7, après de nombreuses histoires de dauphins :

Cela donne de la vraisemblance à l’histoire d’Arion : les matelots, pour s’emparer de l’argent qu’il avait gagné, se préparaient à le tuer en pleine mer ; ce musicien obtint d’eux de chanter une dernière fois en s’accompagnant de la lyre ; la musique attira les dauphins, et, s’étant jeté à la mer, il fut transporté par un d’eux sur la côte du promontoire de Ténare.

Quant aux animaux familiers, les témoignages abondent sur leur présence : le chien, bien sûr, fait partie de la famille, comme en témoigne par exemple Elien dans La Personnalité des animaux, VII, 38, quand il indique qu’un chien est enterré aux côtés de son maître parmi les héros de la bataille de Marathon, à Athènes, près de la Stoa Poikilê ; le cheval est aussi un familier (comme le fameux Bucéphale auquel Alexandre tenait tant qu’il fonda une ville en son honneur, à sa mort) ; ceux qui n’ont pas les moyens ou la place d’avoir de tels animaux, en particulier à Rome, adoptent des oiseaux ; cf. le moineau de Lesbie, poème de Catulle que tout latiniste se souviendra d’avoir traduit :

Passer, deliciae meae puellae, Passereau, délices de ma bie-aimée,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
Avec qui elle joue, qu’elle tient en son sein,
cui primum digitum dare appetenti
A qui elle donne son doigt à becqueter
et acris solet incitare morsus
(…) Et dont elle aime à provoquer les rapides morsures…

Comme aujourd’hui, à la campagne, les liens forts se tissent avec les chiens et les chevaux. E, ville, à Rome en particulier, les animaux familiers qu’on trouve le plus couramment sont les oiseaux, donc, mais aussi les poissons – qu’on met dans des bassins pour la joie des yeux, mais aussi pour les apprivoiser, ce qui peut parfois nous surprendre, en particulier la mode d’apprivoiser des murènes, cf. cette petite anecdote rapportée par Plutarque au sujet de Crassus, le grand orateur, l’homme politique admiré de Cicéron :

Πρὸς τὸν Κράσσον ὁ Δομίτιος, « Οὐ σὺ μυραίνης ἐν ζωγρείῳ σοι τρεφομένης εἶτ´ ἀποθανούσης ἔκλαυσας; » Καὶ ὁ ἕτερος « Οὐ σὺ τρεῖς γυναῖκας ἐκκομίσας οὐκ ἐδάκρυσας; »

 

Plutarque, Oeuvres morales, Sur l’utilité qu’on peut retirer de ses ennemis, 89a.

 

Domitius faisait honte à Crassus d’avoir pleuré la mort d’une murène qu’il nourrissait dans un vivier. « Et toi, lui répondit Crassus, tu as enterré trois femmes, sans verser une larme. »

À dire vrai, c’est donc surtout par l’importance accordée à leur mort qu’on s’aperçoit, comme avec les archéologues qui fouillent les nécropoles, de l’attachement porté aux animaux familiers les plus utiles, et les plus aimés. D’autres sont l’objet d’affection plus ou moins fluctuante, selon les périodes. Nous considérons, dans notre imaginaire collectif contemporain, les murènes comme des animaux plutôt menaçants, alors que (cf. anecdote plus haut) des dames romaines s’amusaient à en avoir dans leur vivier et à les parer de boucles d’oreilles. Les éléphants, que nous aimons beaucoup, ont été volontiers massacrés lors de combats les opposant à des gladiateurs, à la grande époque des jeux du cirque romain, notamment parce que, utilisés comme des armes de guerre par les armées ennemis, on ne voyait guère en eux des êtres pacifiques. Toutefois, lors des premiers de ces massacres d’animaux aux jeux du cirque, on peut se souvenir du peuple hurlant pour réclamer la grâce des éléphants, en 55 av JC, mise à mort de masse offerte par Pompée qui s’est fait haïr pour cette scène macabre (cf Dion Cassius, Histoire romaine, XXXIX, 38).

Ces témoignages de la familiarité quotidienne, de la vie domestique partagée avec les animaux sont complétés par les traités d’élevage ou de chasse (nombreux traités : Xénophon L’art équestre, mais aussi une Cynégétique, c’est-à-dire un manuel de chasse, dans lequel il explique longuement comment dresser, nourrir, reproduire, sélectionner ses chiens ; Pseudo-Oppien Cynégétique également. Des textes moins lus de nos jours que les œuvres littéraires mais qui ont traversé les siècles du fait de leur utilité, et ont abondamment été utilisés à la Renaissance.)

2. Cette familiarité quotidienne implique des questions non sur le droit des animaux (l’animal n’a pas de statut juridique), mais sur les responsabilités des hommes envers eux, car de toute évidence ces animaux sont doté d’émotions, et de sentiments. Xénophon recommande d’employer, avec son cheval comme avec son chien, l’arme redoutable de la tendresse, afin de les bien dresser. Et manger les animaux qu’on élève de sa main ne va pas de soi.

Ainsi, Plutarque formalise ces questions, et rédige un essai intitulé : Faut-il manger la chair ?

Il y exprime une recherche d’harmonie avec la nature, héritière du végétarisme pythagoricien, qui inscrit le fait de s’abstenir de consommer de la viande dans une quête plus large de respect de la nature et de haine du luxe. L’argument principal de Plutarque, c’est qu’il n’est pas indispensable de manger de la viande. Si cela nous était absolument indispensable, si nous étions exclusivement carnivores, alors ce serait loisible. Mais puisque ce n’est pas le cas, c’est un luxe. Comme l’écrira un peu plus tard Porphyre (mort en 305) : L’abstinence de la chair des animaux ne nous empêche ni de vivre, ni de bien vivre. Et plus loin, au livre III de son traité De l’abstinence, il renverse les arguments qui font de l’homme le destinataire, le maître des autres créatures de Dieu (Porphyre, en ces débuts du christianisme, mène un combat pro-paganisme de chaque instant ), et non sans humour, il avance ceci : …{ si l’argument est le besoin}, il nous faudrait accorder que nous sommes nés pour les plus funestes des animaux, comme les crocodiles, les baleines et les serpents. En effet, ils ne peuvent nous être d’absolument aucune utilité ; eux, au contraire, attrapant les hommes qui se présentent sur leur passage et les faisant périr, les dévorent, nullement plus cruels que nous, avec cette différence que c’est le besoin et la faim qui les poussent, tandis que c’est par démesure, par luxe, voire par jeu, au théâtre et dans les chasses, que nous tuons la plupart des animaux.

Plutarque déjà écrivait, dans son traité « s’il est loisible de manger chair » (comme le traduit Erasme) : Quel souper donc n’est superflu, pour lequel on tue un animal qui ait âme et vie ? Estimons-nous que ce soit peu de perte et de dépense qu’une âme ?

3. Ceci dit, non, tous les anciens n’étaient pas végétariens, pas plus qu’ils ne passaient leur temps à sacrifier des animaux. Une bête, pour eux, c’est une vie. Les philosophes ne condamnent pas tous la consommation de viande, mais l’enjeu est à inscrire dans une perspective plus large : c’est la quête d’un juste rapport avec la nature ; l’intérêt pour le règne animal entre dans une conscience des équilibres, une recherche de mesure, ce qui implique la condamnation morale du luxe et ce que nous pourrions appeler, de façon un peu anachronique dans la formulation, mais juste dans l’idée, un vrai souci écologique.

Par exemple Pline, dans son Histoire naturelle IX, 29, 1 , raconte l’histoire de la pêche du scare (de skaros, en grec : le poisson qui saute), poisson importé de la mer Carpathienne en Italie ; puis victime de surpêche, d’où l’interdiction d’en pêcher durant 5 ans :

Très commun dans la mer Carpathienne, jamais il ne dépasse spontanément le Lectos, cap de la Troade. De cette mer, sous le règne de Claude, Optatus Élipertius, commandant de la flotte, en fit venir qu’il dissémina sur la côte entre Ostie et la Campanie. Pendant environ cinq ans on veilla à ce que ceux qui étaient pris fussent rendus à la mer. Depuis ce temps ils sont abondants sur le littoral de l’Italie; auparavant on n’y en prenait pas. La gourmandise a semé des poissons pour mettre des saveurs à sa portée, et elle a donné un nouvel habitant à une mer: faut-il s’étonner que des oiseaux étrangers se reproduisent à Rome?

Toutes les marques d’irrespect envers la nature énervent Pline, l’agacent suprêmement : creuser le flanc des montagnes pour ouvrir des mines d’or ou d’argent ; teindre la laine des moutons directement sur leur dos, forme de maltraitance inutile, donc insupportable : Nous avons vu nous même des toisons sur l’animal vivant, teintes en pourpre, en écarlate et en violet, ( …) comme si la nature les produisait ainsi pour la satisfaction du luxe !

Pline, dans son Histoire naturelle, relève avec soin tout ce qu’il sait, et ce qui peut être utile concernant chaque animal ; en bon Romain, il confère au rossignol le statut d’artiste, il adore les oiseaux, et déteste les mises à mort gratuites.

Je finirai sur ce passage de Pline (livre X, 43), un petite histoire que je soumets à votre sagacité, car on y retrouve, finement tissés, tous les thèmes qui précèdent :

Sous le règne de Tibère, un petit, né dans un nid placé sur le temple des Dioscures, tomba dans une boutique de cordonnier située vis-à-vis : la religion même le recommandait au maître de la boutique. L’oiseau, habitué de bonne heure à parler, s’envolait tous les matins sur la tribune, et, tourné vers le forum, il saluait nominativement Tibère, puis les Césars Germanicus et Drusus, puis le peuple qui passait sur la place; après, il retournait dans la boutique. Son assiduité fit pendant plusieurs années l’admiration générale.

Un cordonnier voisin le tua, soit par jalousie, soit par un accès soudain de colère, comme il voulut le faire croire, parce que l’oiseau lui avait sali des chaussures par ses excréments. La multitude en conçut tant de fureur, que d’abord elle chassa de ce quartier, puis tua le coupable. Une foule innombrable assista aux funérailles solennelles de l’oiseau; le lit funéraire fut porté sur les épaules de deux Éthiopiens précédés d’un joueur de flûte, avec des couronnes de toute espèce, jusqu’au bûcher, qui était élevé à la droite de la voie Appienne, à deux milles de Rome, dans le champ appelé Rediculus.

Ainsi le talent d’un oiseau parut au peuple romain une juste cause de faire des funérailles solennelles, ou de punir de mort un citoyen, dans une ville où aucun cortège n’avait suivi le convoi de tant d’hommes remarquables, et où personne n’avait vengé la mort de Scipion Émilien, destructeur de Carthage et de Numance. Ce fait se passa sous le consulat de M. Servilius et de C. Cestius, le 5 avant les kalendes d’avril (28 mars).

Anecdote, certes, mais ô combien révélatrice de la proximité entre l’homme et l’animal, de leur confraternité, de la représentation des animaux sous le patronage des dieux, chargés de signes et doués de langage, et des mille questions que soulève, depuis l’Antiquité, la mystérieuse frontière entre ce qu’on doit aux hommes, et ce qu’on doit aux bêtes.