Rapports à l’espace

Histoires de mon corps :

Autrefois (espace trop vaste à définir plus précisément après),

autrefois, donc, j’aimais aller m’enfermer dans certains endroits. Des cafés. Des salles de spectacle. Des sièges de théâtre, avec un numéro : 0 13, pour bien voir d’en haut, B 17, pour la proximité avec le visage du comédien, C8, pour la qualité du son, M 23, pile au milieu, pour les lumières. J’allais aussi dans les librairies, le soir : on s’assoit, chacun porte sa chaise en plastique (au début, le libraire ploie sous sa pile, et chacun vient prendre sa chaise, comme le bedeau qui amène la pile des missels); et puis j’aimais écouter pérorer un vieux bonhomme, ou une femme charmante, parce que c’est vrai, ce sont des gens précieux, et leurs mots chargent l’air de broderies légères comme des plumes merveilleuses sur un paon, cela démultiplie les regards, ouvre tout, c’est magique.

Autrefois, j’avais l’impression que c’était the place to be, l’endroit où il se passe quelque chose, où vibre l’intelligence. Et c’est vrai. Je ne me dédie pas.

Toutefois,

toutefois,

toutefois en même temps, (c’est la journée de l’écrit de philosophie pour le bac, ça sent la dissertation à plein nez, changeons!)

Mais un bouleversement advint : le chien.

Pas n’importe quel chien, pas un clébard quelconque et encore moins le chien de quelqu’un d’autre, fût-il beau ou malin, non : mon chien.

Et mon chien changea mon rapport à l’espace.

Mon chien furète, court, bouge, renifle, saute, respire, découvre – et moi avec lui. Beaucoup d’heures par semaine. Souvent. Tous les jours. Et cela change tout : je ne supporte pas d’être enfermée. J’ai du mal avec les espaces clos, d’où l’on ne voit pas le ciel. La salle obscure, le cinéma, les volets fermés, le rideau lourd du théâtre, ce rouge sombre et dense qui contraste si violemment avec les filaments éthérés d’un coucher de soleil, la douceur ténue de ses roses, puis leur embrasement, ce noir d’artifice m’angoisse. Ce qu’il laisse advenir a intérêt à être beau, au moins autant qu’un coucher de soleil.

Une expérience répétée modifie le comportement.

Je me demande ce qu’en dirait un éthologue : probablement qu’en faisant une prise de sang avant et après chaque promenade, on observe une augmentation de l’ocytocine, une baisse de la sérotonine, une amélioration des fonctions cardiaques et respiratoires, et que n’importe quel corps cherche à répéter une expérience agréable.

Peut-être, en allant plus loin, il ou elle observerait la richesse des interactions sociales au cours de la promenade, échanges homme/animal, mais aussi moments d’étonnements et de surprises, tant il est vrai qu’un jeune faisan qui s’envole, l’ouverture d’un jaune stupéfiant d’une fleur nouvelle, les variations des bruits et des images, tout cela rend le monde tremblant comme un coeur, et émouvant.

On comparerait les Oh! et les Ah!, les applaudissements sincères, les moments de suspens et de craintes, les résolutions heureuses et les signaux du soulagement. Le docteur en éthologie – ou la docteure, cette personne ferait des graphiques et des tableaux très précis.

On comparerait, donc, et on expliquerait pourquoi en ce moment, j’ai du mal avec l’impression d’enfermement.

Puis, plus tard, j’essaierai de monter une pièce aussi riche en émotions, pour les gens qui ne peuvent pas s’amuser avec un frisbee et un chien devant un coucher de soleil, parmi les herbes hautes, les aigrettes et les hérons. (Sujet : l’art a-t-il pour vocation d’imiter la nature, ou de la dépasser, en transfigurant ses beautés, voire en leur permettant de s’inscrire dans la durée, ce qu’on appelle parfois les rendre immortelles? – on est toujours rattrapé par les démons de la dissertation, quand on est de mon école.)

Je m’en échappe, figurez-vous. Je fais l’école buissonnière. C’est plus beau dehors. Espace ouvert!