Sur une palette

Quand je marche, je préfère dessiner une boucle plutôt que de faire un aller-retour. Des allers-retours, j’en fais souvent, mais quand il s’agit de récupérer les enfants au passage; c’est comme quand on tricote, cela crée du tissu, du couvrant, cela tient chaud. Va pour l’aller-retour. La boucle donne davantage l’impression de coller au temps, aux cycles. Cette nuit, j’ai rêvé que ma vie tenait en cinq parties, et qu’avec un bel effet de clôture j’arrivais à boucler la boucle. De là à me donner des sueurs, non pas froides, non pas angoissantes, mais l’impression d’arriver, dans la nuit, au bout de quelque chose, que je n’appellerai pas la mort mais la fin, il y avait une finitude dans l’air et quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, insaisissable, qui tournait dans l’air nocturne, non pas l’achèvement, rien n’était fini, mais quelque chose qui s’accomplissait, une satisfaction modeste de bon élève qui sait qu’en temps limité, son devoir n’est pas parfait mais qu’il a fait de son mieux et aura une bonne, voire une très bonne note, l’impression d’avoir encore à apprendre mais ça se tient quand même, un accomplissement en cinq parties et la présence diffuse, puis imposante, dans l’air nocturne, le surgissement des couleurs. Indéniablement la première partie était blonde, mordorée plus exactement, elle mordait, il y avait des teintes poussin et d’autres carrément dentées, jaune d’or comme ces fausses dents que les gens avaient, dans mon enfance, autrefois, on ne voit plus ça dans les sourires au marché, ces dents en or, en argent, ces dents gâtées et remplacées qui ne se cachaient pas. C’était un jaune impudique et profond, mais qui se plaçait au fond des mâchoires. Mordoré. Puis vint le temps du bleu, des lueurs, des espoirs, et des grandes lectures. J’écrivais alors de grandes lettres sur du papier bleu translucide, du papier avion. Temps que vint rompre, tandis que le bleu s’estompait, une époque rouge, profondément marquée par d’étranges mélanges, la culpabilité, le désir, le manque, la frustration, l’effort, la joie. Une vraie vie, sans doute. Le rouge, le rouge, le rouge me déborda. En surgit, comme une échappée, une brève période verte. C’était un printemps absolu, une renaissance. Jamais je ne m’en remettrai vraiment. Inégalable. Sans doute parce qu’il y eut moi entière, dedans, dans cette période verte-là – elle n’avait pas que cette couleur. Et puis ce fut froissé, quelque chose m’échappa. Comme si ce n’était plus mon affaire, que je ne faisais plus l’affaire. Heureusement, revint une période jaune. Je n’étais plus le même jaune que la première fois : jaune plus vif, plus pétillant; j’avais beaucoup appris des autres couleurs. Il y avait une audace nouvelle, plus de mouvements. Non pas qu’il en manquât jamais, au fond. Mais je sus me donner, m’étaler sur la toile en prenant moins de place, et avec plus de profondeur. J’espère. Alors c’est un jaune profond, citron, un peu à la Chagall, tu vois? ce jaune-là.

Sur une palette, le peintre fait des allers-retours, barbouille, mélange, ramène un peu de peinture à chaque passage. Il fait des enfants, des toiles, ça crée de la couleur, du couvrant. C’est un cycle. Ensuite, que fait-on des toiles? Grenier? Feu? Héritage? Est-ce que ce n’est pas un peu pareil? Musée, même? – Du moment que ça tient chaud.