Troisième jour du manifeste

J’essaie de m’y tenir, je me sens souvent si seule, à représenter la faible évanescence d’un vieux monde déjà quasiment aboli, vestige debout, à faire semblant que je transmets une littérature que j’oublie moi-même. Je me sens souvent si seule, sans l’ombre d’un écho, en face de ces élèves qui affirment, avec une simplicité désarmante de bonne foi, qu’ils n’aiment pas lire, qu’ils n’ont pas le temps – en filière « littéraire ». Et j’ai presque pleuré en corrigeant des copies bourrées de fautes, sans une phrase qui tienne debout – j’avais envie de les photographier et d’envoyer cela à quelque ministre, mais qu’en feraient-ils? « Voici une copie écrite par une jeune fille titulaire du bac ES, et celle-ci, de la plume d’une lauréate d’un bac S…. » Ah, je m’afflige, et pour autant, je sais que nous aurons bien du mal à revenir en arrière, le mensonge construit un monde si confortable, des années durant.

La troisième règle sera celle d’affirmer la vérité des émotions, même quand celle-ci est douloureuse. Ne pas taire la honte, ni la colère, ni la rage, ni la jalousie. Toutes ces émotions que la morale-coton réprouve, bannit, au nom de la santé, de la nécessité de limiter les pulsations cardiaques. J’ai foi dans la vérité des songes, mais plus encore dans celle des corps.