Négliger ses vieilles amours

Prise par les projets, les joies, les bonds, les premiers rapports de bâton jetés à l’eau, les balades à vélo, les balades à cheval, j’en viendrais presque à négliger mes vieilles amours, et à oublier d’écrire en ce mois de juillet qui s’éteint doucement.

Je n’arrive pas à lire non plus. Je lis des murs, des veinures de feuilles d’arbres, des cartes routières, le tracé des pas dans la boue, les courants de la Loire (il ne faudrait pas que le bâton atterrisse dans une eau trop rapide ou profonde). Je lis les circuits des oiseaux, les ronds des buses, les triangles des oies, les ovales mystérieux des bandes de canards sauvages.

Parfois, j’écoute parler les gens. Ils sont rares, ceux qui savent s’approcher de la poésie de la terre, de l’eau et du ciel, ceux dont la parole est lente, comptée, et rythme le souffle du temps. Parfois, on croise un vieux couple doux, sur les rives d’un fleuve, qui regarde l’eau et contemple un livre, surveillant du coin de l’oeil la vie qui se renouvelle, enfant et chien. Parfois, on sent la vie profonde qui se relie au monde, juste dans quelques mots échangés, parfois un regard.

Il est précieux, celui qui a trouvé la paix des jours, celui dont le travail s’enchaîne au fil de ses prédécesseurs, et de ceux qui le suivront, celui qui sait être un rouage, un noeud, dans l’humanité, et tisse le monde auquel celle-ci appartient, et tient noblement sa part. Il est précieux, celui qui sait sourire au matin.

Alors, je pense aux poèmes, à ce qu’ils disent de nous mais surtout à ce qu’ils font de nous. Je pense que ce sont ces lignes dans la terre et le ciel vers quoi les sillons noirs des textes nous conduisent, nous ramènent, nous guident. Je crois qu’au fond, je ne néglige pas du tout mes vieilles amours.