Détours par la Sibérie

Après la lecture des « Neiges bleues » de Piotr Bednarski, j’ai entrepris d’ouvrir un livre de Tchekhov, « L’île de Sakhaline ». C’est une île tout au bout de la Russie, tout près du Japon, une zone âprement disputée sur le plan géopolitique, mais pas vraiment un jardin d’Eden. Elle servait de goulag, autrefois, de lieu de relégation. Je ne m’étais jamais rendu compte, n’ayant lu ou vu que quelques pièces de Tchekhov, des pièces douces-amères, à quel point c’était en fait un humaniste vrai et plein, un peu comme un Hugo, l’un de ceux qui ont décidé de prendre le parti des hommes et de révéler ce qu’il peut y avoir de noble et de bon en chacun. Tchekhov enquête, fait des fiches sur chacun, considère chaque être humain qu’il a en face de lui, écoute les histoires des gens condamnés, celles de ceux – conjoints, enfants- qui ont choisi d’emprunter avec leur proche la route de l’exil. Il compte les femmes et les enfants, les chiens et les poules, les trop rares vaches. Sans femmes et sans enfants, pas de richesses, pas de vie. Il compte l’alcool bu, la violence répertoriée, la violence silencieuse, il évalue l’état d’hygiène, constate la salubrité des murs, milite pour le respect de la personne humaine, et parfois pour un peu de bon sens, et de douceur. En fait, je ne savais pas qui était Tchekhov. On découvre un homme bon, même s’il ne parle jamais, au grand jamais, de lui; mais plutôt des horreurs d’un monde d’abjection, où lui pourtant découvre des hommes.