Frustrations, symboles, voix intérieures

On peut faire plusieurs lectures du roman d’Elias Canetti dont je viens de tourner les dernières pages, et qui s’intitule Autodafé. Traduction Paule Arthex. Bien écrit.

« D’étranges découvertes provoquaient son rire. »

C’est son seul roman. C’est explicable : écrit dans sa jeunesse, très marqué par le contexte historique de la montée du nazisme, très théorique – chaque personnage est l’incarnation d’une idée, c’est cela que je veux dire. Je comprends qu’ensuite il ait écrit des essais, car c’est davantage un roman d’idées que la création d’un monde. Il décrit assez mal les lieux, un peu mieux les corps, et très bien les folies. Heureusement, ce sont les folies, les voix intérieures, les démons de chacun qui s’expriment. Les frustrations terribles et mortifères, les frustrations sexuelles terribles, qui conduisent à la démence – à moins qu’elles n’en soient un des symptômes majeurs. Et beaucoup de considérations saillantes, bien vues, sarcastiques, sur la violence et la solitude. L’histoire est celle d’un sinologue autodidacte, isolé, austère et méprisant, et de sa folie grandissante – car quel est l’objet de son amour? Sa bibliothèque? Lui-même? Son propre savoir? Au fond, il est incertain qu’il sache tout simplement aimer. Et pour son grand malheur, il épousera son pendant féminin, bouffie d’ignorance, qui aime quoi : l’argent? elle-même? sa jupe bleue? Histoire tragique que celle de la collusion des solitudes qui se méconnaissent comme telles, des êtres de repli qui veulent ignorer ce que c’est que de manquer soi-même, de manquer de quelqu’un, de manquer à quelqu’un, ces solitudes qui sont des faux mondes qui craquèlent de leurs propres voix, emplies de leur orgueil dément.

Les analyses de Canetti sonnent justes, mais déferlent comme la mer, se précisent à chaque fois. C’est difficile de détacher des mots, un passage, quelques lignes, sans que ça sonne faux. Ici, une réflexion un peu sortie de son contexte!

« Quant à l’existence d’une autre force motrice de l’histoire, bien plus profonde et autrement réelle, le désir des hommes de se fondre dans une espèce animale supérieure, la masse, et de d’y perdre entièrement comme si jamais l’homme n’avait existé, ils n’en avaient nul soupçon. Car ils étaient cultivés et la culture est une ligne de défense de l’individu contre la masse agissant en lui.

La fameuse lutte pour la vie, nous la menons pour la destruction de la masse en nous, non moins que pour la faim et pour l’amour. »

 

Et j’ai fini aussi, cette semaine, un autre livre.

Un tout petit livre, très fin, qui contient un texte plutôt autobiographique, dans lequel Leiris se demande ce qui est sacré pour lui, et si, en fonction des gens, le sacré; ce qui est sacré pour eux, ne serait pas définissable par une couleur. Non, Leiris n’est pas vraiment un homme religieux, oui, c’est un ancien surréaliste et c’est un ethnologue. Un livre plein de petites notes qui font rêver, ou réfléchir, ou les deux.

« L’acte même par lequel le poète transcende les choses, étant séparation, décollement, implique qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans la vie du poète ».

En plus, il a de l’humour… Le sacré dans la vie quotidienne. C’est paru chez Allia.