Un début de texte

VIE D’ADULTE DE REINE GEILUCE EN SEPT FRAGMENTS

1*

dans la rue, je fais pousser les cheveux des gens

je suis une licorne dans une clairière

je suis Mélusine

je parle à la forêt

dans ma main vient se nicher une mésange bleue

2*

Reine habite au 14ème étage. Il y a 21 étages.

Trois pièces.

Pour l’instant, l’appartement est presque vide. Reine dort. L’ancienne locataire a laissé une gazinière, qui fera l’affaire. Il y a le gaz, ici. Reine s’étire, fait bouillir de l’eau pour un café du soir. Elle n’allume pas la lumière. Le bleu discret sous la casserole, et en face, les autres appartements des autres immeubles. Ce n’est pas juste en face, il y a un grand parc pour enfants dans le rectangle central, entre les immeubles, ainsi que des allées pour rejoindre le RER. C’est plein de silhouettes : gris sombre au sol. Les gens marchent d’un pas pressé. Le rythme est plus lent derrière les fenêtres, ça bouge peu. Parfois, ça se lève. C’est d’un gris plus clair. Ça passe.

3*

les pieds nus sur le dos du cheval

Pégase

le lion de la Goldwyn Mayer

le pâté aux oeufs durs de ma grand-mère

le zombie ses dents la hache

le short vert Saint-Étienne

la bibliothèque rêvée comporte une échelle coulissante

un passage secret

4*

Si mes parents m’ont appelée Reine, c’est parce qu’ils pensaient à une pomme, la reine des reinettes. La démocratie permanente qu’ils imaginaient pour les temps à venir empêchait tout contresens sur mon nom. J’étais une reine parmi les autres fillettes, toutes reines, toutes pommes mignonettes, fruits égalitaires d’un monde de vivre-ensemble et partager-avec.

Jeune, tout naturellement, j’adhérais à pas mal d’associations, et dès mon entrée dans le métier d’enseignante, au syndicat, de gauche et majoritaire, le SNES.

Puis il y eut les grandes grèves de 2003. Je sais bien que c’est dangereux de parler politique, mais c’est intense, ce qui se joue là.

Lors des grandes grèves, j’ai suivi le mouvement, toute convaincue que mes parents, la génération de mes parents, ne pouvait qu’avoir raison. J’ai suivi, c’est ça le mot : suivi. Pris la suite de papa-maman-consorts, distribué ses tracts, « Non à la réforme des retraites », volé des draps dans les wagons-lits stationnés en gare de Vernon, peint dessus pour en faire des banderoles (comme si on manquait encore de tissu, comme dans les années 50).

J’avais 26 ans.

Je suis devenue misanthrope.

Le collectif m’a dégoûtée.

5*

il y a une treille où pousse un raisin vert

le chat chasse au bord du cours d’eau

je vole de fenêtre en fenêtre

les pieds nus sur le granit froid

l’écureuil tombe

je mange un citron

un livre à la couverture rouge bordeaux est posé sur le marbre d’une table de bistrot

6*

Reine boit son café très chaud, et pense au café de l’ange déchu des Ailes du désir.

Elle regarde, dans son bow-window, puisque ce balcon couvert était nommé ainsi dans on contrat de location, elle regarde au loin la toute petite silhouette de la Tour Eiffel, qui s’illumine à l’heure pile. Là-bas, il y a le monde de ceux qui sont sûrs d’eux. Elle, elle est en banlieue. La banlieue a besoin de repères. 23 heures.

Elle regarde le papier peint rose pâle, avec des motifs de bergère qui garde un mouton. Plein de bergères gardent autant de moutons dans sa seule cuisine. Elle n’ose pas encore allumer le plafonnier, se rendre silhouette visible parmi les silhouettes. Elle a froid.