Ecouter

Hier soir, j’ai regardé la fin du film reconstituant la vie d’Hannah Arendt, et puis le documentaire qui liait des extraits de ses textes et interviews à des situations de désobéissance civile contemporaines, sur Arte.

J’ai lu Etienne de la Boétie, Thoreau, et Arendt aussi, dont je me souviens que la lecture ne m’avait pas semblé si ardue que je me l’imaginais : dans tous les cas, ces auteurs revendiquent le droit de réfléchir, de faire face aux autres, de considérer l’état du monde en conscience, et estiment que c’est cela, faire oeuvre d’homme. Chez Arendt s’ajoute l’idée qu’il faut prendre le temps d’écouter les autres, de se mettre à leur place, et d’entendre leur point de vue avant de juger – et se réserver le droit de juger, il n’y a pas d’acceptation inconditionnelle de la bêtise, bien au contraire. Nous ne prenons pas le temps de nous écouter les uns les autres, et c’est là que naît la misère du monde.

Ecouter.

Autrefois je me promenais rue de l’Ecoute-s’il-pleut, du côté de Ris-Orangis, de Bondoufle, de Fleury-Mérogis. Il y avait autrefois des moulins à eau dont les roues ne tournaient que lorsque l’eau montait sous le coup d’une averse. La zone restait une zone, soumise aux aléas. Des barres incarnaient le manque d’heureux hasards, on y attendait le bonheur comme on attend, dans un désert, la pluie. Je songeais parfois au vers d’Apollinaire : « Ecoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique ». Il n’y avait pas de chute sonore, l’éclat pâle des rues de banlieues où parfois le désordre arrive, voilà la platitude qu’on serrait dans ses bras, tendrement, comme un amour manqué qui a pour seul mérite d’être simplement là, sans plus de passion ni de sexe, sans désir, sans attente et sans joie, la tendresse minimale d’un jour qui succède au suivant, l’absence de drame pour horizon fugace. C’est un monde sans lever ni coucher de soleil. Un monde plat, où les barres verticales s’opposent au rythme du soleil, du vent, des saisons, des marées. Il reste la pluie, qui tombe, parfois, sur ce monde atone. Ecoute s’il pleut. Autrefois je me promenais rue de l’Ecoute-s’il-pleut, et j’y ai laissé une partie de mon coeur.

C’est tellement difficile, de se mettre, ne serait-ce que quelques secondes, à la place d’un autre, de s’autoriser à ressentir de l’empathie. Encore faut-il savoir écouter ses propres émotions, dans ce monde plein de murs et de barres verticales. J’y travaille, j’y travaille. En moi, pour moi, pour mes élèves, avec mes élèves. Ne serait-ce que quelques-uns, qui y parviendraient. D’autres, dans d’autres salles, feraient le même travail. Utopie?