Le meilleur livre depuis longtemps

Vendredi soir, j’ai fini 2666, de R. Bolaño ; j’ai mis presque trois semaines à en lire les 1000 pages, avec des journées sans lecture du tout (parce que j’avais piscine, jeux avec les enfants, garagiste ou rêverie au programme). C’est une lecture qui marque. Il y a eu l’été où j’ai lu Ulysse de Joyce, j’avais 32 ans et je crois que plus que beaucoup d’autres choses, cette lecture a contribué à mon éloignement d’avec mon ex. Comment une lecture peut-elle produire pareil effet? J’ai été atteinte par le dérisoire; j’ai compris aussi l’infinie solitude de chacun d’entre nous. Une autre lecture qui a fait bouger mes lignes intérieures, c’est Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Il n’y a rien de très original dans ma liste; ce sont des oeuvres pleines, immenses, fécondes, que je ne peux lire que l’été, quand le temps s’ouvre et que les nuits sont courtes, le ciel doré et rouge comme une boîte à bijoux. Lowry donne à son lecteur le don de double-vue; ensuite, on croit à ses hallucinations, légèrement, et j’accepte depuis de clore les paupières, de me pincer rapidement le bras, de maintenir la vision, de papillonner quelques minutes avant que ne reprenne le cours non pas normal, ni même banal, mais superficiel des choses. Il y a eu la lecture de Goethe, Les Affinités électives; ce n’est pas pour l’intrigue, c’est pour l’ambition novatrice de chaque ligne, la volonté de changer le monde, avec douceur et persuasion. Toute jeune, il y a eu Proust, mais passons. Il y a des étés comme ça. Mais cet été, j’ai lu 2666. Un livre extrêmement féministe, donc (cf. billet précédent), et sans doute le plus « féministe par inadvertance », comme dit Emma Watson dans sa magnifique conférence à l’ONU pour HeForShe, peut-être un féministe volontaire, mais je ne crois pas, le livre que j’ai lu qui laisse une vraie part, juste et sonore, aux personnages féminins, sans se forcer, dénonçant le machisme mortel sans effet de manches, affirmant la beauté de la liberté des femmes sans lyrisme excessif. Un livre-monde, où tout est lié. Un livre profondément humain, d’où se dégage, malgré les crimes du monde, malgré sa violence et avec celle-ci, une vision si juste, et bienveillante, j’ose le mot si galvaudé et détourné, si athée et bienveillante, une vision du monde qui serait l’idéal de la fin du XXème siècle et ce monde fragile, plein de failles et de doutes, d’efforts timides et d’amours violents et tus, un monde dur mais où les héros silencieux ont leur place, se déplacent, incarnant (non pas obéissant à, mais incarnant) la décision de n’être pas cruels, pas meurtriers – et c’est déjà beaucoup. Car tel est le choix : appartenir à la cohorte des assassins, même si c’est malgré soi, comme Zeller/Saller, qu’il s’agisse de tuer sa femme ou une inconnue, un soldat ou un enfant, ou vivre du côté des fragiles, de ceux qui ne tuent pas et se démènent tant bien que mal pour vivre malgré tout. Un livre-monde, où les hommes peuvent être des arbres, des algues, des baronnes ou des échalas en prison. Un livre-monde, qui exprime une idée très exigeante de la littérature, mais ce n’est pas le principal, car bien que l’auteur y laisse discourir un auteur et son éditeur, parfois, ce n’est pas l’enjeu principal, quoiqu’en disent les quelques citations qu’il serait facile de glaner ici et là et de recaser de façon mondaine ou scolaire. Je crois que le mot important, celui qui se dégage de cette lecture, c’est celui de NOBLESSE. Il y a une noblesse du style, une noblesse des valeurs, une noblesse de l’écriture, une noblesse des personnages (même issus du lumpen, ou plutôt eux précisément, un goût pour les vrais aristocrates de la vie, les fous, les écrivains, les très pauvres, les vieux nobles); cette noblesse de l’âme qui ruine de l’intérieur tout ce qui serait si tristement bourgeois, petit et conformiste. Cette noblesse de vie qui fait préférer le sort d’un jardinier boueux de Venise (et j’ai pensé à Trois chevaux d’Erri de Luca), mais à Venise, diable! à tout autre sort. Fût-ce dans la tristesse. La noblesse du rêve, de la plongée sous-marine, des yeux rougis, mais qui au moins ont vu.

1 réflexion sur « Le meilleur livre depuis longtemps »

  1. D’accord pour Proust et Goethe, mais je n’ai jamais réussi à lire plus de la moitié de l’Ulysses de Joyce, (malgré ma bonne volonté et mon affection pour l’Odyssée ) et même si je conçois que Joyce a inventé un langage et c’est d’abord ce que nous demandons aux écrivains. Je vais donc rechercher 2666 pour les prochaines lectures, je pourrai dire aux copines que j’ai lu un livre féministe ce qui devrait les amuser un moment. Bonnes vacances. Didier SCALIGER

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