Faut pas m’énerver

Jheronimus-BoschExtrêmement contrariée par le fait qu’il n’y a plus de billet retour à vendre (pour l’instant?) pour mon train de retour, dans quinze jours, billet que j’ai eu l’étourderie d’oublier d’acheter – je réessaierai ce soir, quitte acheter fort cher un billet qui me ferait rentrer une heure plus tard, plutôt que de ne pas rentrer du tout. Je deviens plus saine dans l’expression de mes rages, contrariétés et autres frustrations. C’est bien. J’espère que nous avons plusieurs vies, j’ai envie de croire à la métempsychose, car étant donnée la lenteur de mes progrès en art de vivre, sagesse, appelons cela comme bon nous semblera, je n’ai pas fini, je n’en ai pas fini encore, loin de là.

Tout de même, j’ai dû fréquenter Jérôme Bosch, il y a longtemps. Quand je suis fâchée, c’est ce tableau qui me vient en tête.

Ce soir, quand le soir vient, j’ai finalement un billet de train, tarif et horaire habituels. J’ai piqué ma petite colère quand, en formation professionnelle, on nous a filé une liasse de photocopies comme si c’était la Bible, un « point commun », alors que non, ce ne sont pas de contingents articles de sciences de l’éducation qui vont fonder nos pratiques d’enseignement (revenir à ma  » Poétique de l’enseignement « , très bientôt); mais bien plutôt une culture commune fondée sur des textes plus mûris, plus profonds. Je crois aux grands hommes. On aurait pu lire les premiers chapitres de  » L’enfant  » de Jules Vallès, ou Montaigne, ou Rousseau ou encore Thoreau, ou mieux encore écrire. J’ai râlé. C’est moins poli que de garder son agacement pour soi. Mais les chemins de croix font grincer des dents. Sur ce tableau de Bosch, je ne crois pas qu’on y voit ceux qui insultent le Christ pendant qu’il grimpe au Golgotha, non, c’est plutôt toute la croix qui se déploie sur le tableau, les rages, les colères, tout ce qu’il conviendrait de surmonter en soi. On voit bien l’envie, et la lubricité, et la paresse de l’homme aux yeux fermés. On voit le repli sur soi, qui donne la mort à tout regard vers l’autre.

J’ai râlé parce qu’autrefois, on a oublié de me regarder.

J’ai râlé parce que je suis très loin d’avoir en moi une patience christique. Et puis si on m’emmerde, j’irais discuter avec Hieronymus; lui, au moins, il a le courage de montrer comment c’est, à l’intérieur.

La colère est du ressort des dieux. Je me demande si le mot grec « orgê », celui qui veut dire la colère, la tempête intérieure, n’est pas de même racine indo-européenne que le mot : orgueil. Un faible ne peut pas être le maître de ses colères, il a besoin des autres, de mener collectivement une révolution. Colère; divine (des dieux anciens).