L’été fantastique, 6 (on continue)

La suite des aventures d’un texte qui n’est pas encore né, en suivant pas à pas l’atelier d’écriture de François Bon, puisque ce blog est un champ d’expérimentation scripturaire.

« Le lieu précis du fantastique »

Devant moi, dans l’évier, la passoire remplie de pommes de terre; elles sont bouillies; il va falloir les éplucher; j’hésite, du fait de leur température. On ne trouve pas de patates dans la mer. N’allez pas chercher de patates dans la mer. Qui disait cela? Mon grand-père, je crois. Je rince les pommes de terre à l’eau froide, autant de petits bateaux dans la passoire, autant de migrants qui coulent, autant de défis impossibles. Cette passoire, c’est l’échec. Mais l’une a une forme bizarre, une forme de guitare, je dirais; je me déplace le long du plan de travail en lino marron, depuis les années 70 cette cuisine tient le coup, le couteau vieux se trouve dans le tiroir, je vais pouvoir les éplucher, de toute façon c’est pommes de terre ou rien. Un miroir déformé au-dessus de la machine à laver le linge me renvoie une grimace. La buée invite le visage qui me ressemble, mais vieux, disparu, enfumé; le nez trop gros au milieu, le nez de Louis XI, le nez moqué n’est pas à moi. Ne va pas me chercher des patates dans la mer. Je suis dans la cuisine des morts, je vais devoir partager mon repas avec eux. J’entends leur chant monter de l’évier : je leur appartiens. La musique, parfois, dans les pommes de terre.