Liaisons

Hier, j’ai longuement discuté au téléphone avec une vieille amie. Et nous avons parlé de ces règles implicites qui régissent nos interactions sociales (ça, c’est un langage d’entomologiste), nos relations humaines (de psychologue), nos amours et nos amitiés (en langue naturelle), nos liaisons : tout ce qui nous lie, nous relie.

Nous avons constaté que sur les réseaux sociaux, les gens trouvent un espace d’expression singulière, au sens de personne singulière, en dehors du couple, un espace où même s’ils s’affichent « en couple » quelque part, dans un onglet, même s’il y a des clins d’oeil et de temps en temps une déclaration (mais ce n’est pas le meilleur lieu!), le « je » domine. Ils protègent leur « vie privée », ne mettent pas de photos de leurs enfants, et valorisent l’espace du travail, parfois, et surtout des loisirs.

En revanche, dans la vie quotidienne, l’espace des relations véritables, les liens de couple sont forts, marqués par des règles silencieuses : quand on vit à deux, on peut déjeuner avec des amis, prendre un thé ou une bière dans l’après-midi, mais pour sortir le soir, il faut une bonne raison : cours de sport, réunion professionnelle ou associative, éventuellement réunion de famille dont le conjoint est dispensé pour des raisons variées. Ou une « soirée entre filles », une « soirée entre gars ». C’est tacite, mais c’est assez vrai!

Il y a des codes de disponibilité amoureuse, des codes de convenance ou d’inconvenance. Je ne sais pas trop à quoi cela tient. Je ne me pose pas du tout ce genre de questions. C’est intégré, fluide, naturel.

Pour ma part, je suis incapable de ne pas être en couple. Le bonheur conjugal est un pilier indispensable à ma vie. S’il y a déséquilibre, consciemment ou inconsciemment, je ferai tout pour rééquilibrer et trouver une solution. Je suis comme mes oiseaux, dans leur volière. Il ne m’est pas possible de ne pas être deux, à partager idées, nourrissage, sommeil. Bien des variantes sont possibles. Mais depuis l’enfance, de très loin, presque d’aussi loin que je me souvienne, j’ai été amoureuse. Mon premier amoureux, c’était en petite section de maternelle. Même si, plus grande, bien sûr, cela a eu à voir avec la sexualité, je pense que la sexualité n’est qu’une des expressions de ce besoin d’être en couple, d’être à deux, de former avec quelqu’un en qui j’ai confiance un camp de base. Quelque chose comme ça.

J’imagine que chacun a à créer son propre univers mental, sa maison intérieure, avec ce qui compte, ce qui importe, ce qui est indispensable, et d’autres éléments plus décoratifs, facultatifs.

Je suis surprise de constater à quel point, pour moi, tout cela ne pose guère question. Mes préoccupations sont ailleurs. Où? j’ai du mal à définir exactement : à écrire? à observer les oiseaux? à mener à bien mes multiples ateliers de confinement, jardinage, lecture, couture?

Je m’agite, ou plutôt j’agis beaucoup. Je suis occupée, pas préoccupée. De multiples fils, de multiples liaisons me relient au monde. Je crois que j’ai beaucoup de chance. Mon dieu, pourvu que ça ne me porte pas malheur d’écrire ça. Souvent, quand je le dis ou même seulement quand je le pense, une voix intérieure me hurle de me méfier. Le vieux cri tragique « Nul ne peut être dit heureux avant sa mort », l’injonction propitiatoire, mêlée d’une peur bleue de devoir payer très, très cher le moindre instant de bonheur, ou de ce qui pourrait y ressembler.

Parfois, j’oublie à quel point je DOIS être malheureuse pour avoir le droit de vivre. C’est un truc appris au fil des tragédies.

Eschyle! Eschyle! Eschyle! – cria-t-elle, non sans ironie.