De ce qu’on aime ce qui nous manque – est-ce si sûr?

Près de moi, un voyageur arbore aux deux poches de côté de son sac à dos une gourde d’eau, un parapluie. C’est jour de canicule. Chanceuse aujourd’hui, j’ai eu mon train qui était en retard, puisque moi-même en retard pour avoir (ô acte manqué !) omis de tourner vers la gare, trajet pourtant effectué mille fois au moins. Y aller en voiture, sinon… Plus rapide, mais bien plus fatigant. Pas envie de conduire deux heures, en fin de journée, aveuglée par la canicule. Pas envie de rajouter du chaud au chaud, du carbone au carbone, des cillements de paupière épuisée aux nuits courtes. J’écris ici : c’est une pollution du monde plus légère, et plus jolie. Les maraîchers s’activent dans le paysage souple. Ils cueillent les salades. Beaucoup de maisons ont déjà leurs volets clos. Ailleurs, c’est grand ouvert encore, du linge sèche, et des coquelicots s’ouvrent innombrables sur les buttes, en travers des champs. J’appartiens à un monde bucolique. Élevée en ville, je n’y étais pas assez libre pour en goûter tous les plaisirs. Étais-je si.entravée que ça ? Non. Mais la ville est lieu de clôtures et frontières, la ville c’est l’espace des propriétés.  Mon train du matin traverse donc la campagne ; les tracteurs circulent, on arrose peu. Manque d’eau. L’aime–t’on tant que ça ? Sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-corps, un signe de la crue, qui menace toujours les hommes si petits.

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Le bruit et la chaleur

La chaleur, inutile de la décrire ni d’y revenir : elle est là, implacable. Et c’est à nous de nous y habituer, car le bouleversement climatique est bien là. Il ne s’agit pas d’y croire ou pas : je vois bien les technologies que peuvent développer les scientifiques, les capsules vers Mars et les téléphones portables, je pense qu’ils sont capables de modéliser un climat et d’identifier qu’il y a un changement violent en cours. Inutile de sombrer dans le déni (à moins de préférer croire que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre). Peu de bruit, peu de déplacements, peu de gens, le jour. Mais le bruit dans ma tête est terrible. J’enrage de voir si peu de gens modifier peu ou prou leur comportement. J’enrage de toute mon impuissance. J’enrage, tout en sachant qu’on ne peut empêcher les gens de rêver – mais pour moi, c’est là qu’est le biais : qu’est-ce qui les rend heureux? qu’est-ce qui les satisfait? c’est quoi, pour eux, pour nous, pour moi, l’espérance? Contentés par un gadget. Satisfaits d’un achat en solde. Cette société sans projet me désespère. Sans conscience, en réalité. « Ruine de l’âme ».

Autonomie et esthétique

Voilà l’anecdote, prélude à la réflexion : j’ai acheté pour 7 euros de coton bio/ökotex/fabriqué en Europe, parce que je voulais des tissus – au départ pour faire des tissus-papier cadeau, et remplacer les rouleaux scintillants qui ne servent que quelques instants, le temps d’un déchirement, fût-il joyeux; et puis dimanche, j’ai décidé de me coudre un petit haut, avec ce tissu rouge et blanc et un ruban qui traînait, il faisait trop chaud pour aller vadrouiller à vélo comme on en avait le projet initial, alors c’était un dimanche à la maison (et j’ai lu/relu en une semaine Le Satyricon de Pétrone, plusieurs textes de Platon, pas mal de lectures hâtives pour penser les nouveaux programmes – il était hors de question de replonger dans un livre!). Soit. Et j’ai cousu, sans patron ni préparation, libération! selon mon idée et à l’intuition! Du coup, j’ai un petit haut, pas exactement symétrique dans le dos, mais j’ai réussi les pinces, devant, je le trouve plutôt réussi, finalement. Disons qu’il est « fait maison », comme les gâteaux qui ne sont pas industriels. Il a ses irrégularités, sa singularité. C’est un vêtement éthique, en somme, éthique, et fruit de mon autonomie, de ma liberté de décider ce que je fais, comment j’agis, quels sont mes goûts (ce rouge peut être discutable…), à mille lieux du « prêt-à-porter », consensuel. C’est un pied-de-nez à la mode, à son industrie, aux tonnes de colorants déversés, aux soldes qui s’annoncent demain, à la gabegie du pauvre européen qui « fait les soldes » tandis que le pauvre du sud-est asiatique s’esquinte les yeux et les mains pour produire du tee-shirt à bas coût qui traversera les eaux du globe. Mais puis-je le mettre? Est-ce « mettable »? Est-ce qu’il ne faudrait pas penser, repenser nos critères esthétiques, tout habitués que nous sommes aux vêtements lisses, fabriqués par des machines, uniformisés comme ces jeans que nous portons tous? Je songe à cette collègue de philo, dans mon premier lycée (mon premier en tant que prof!), qui était toujours impeccablement habillée. Nathalie Z. Elle avait une quarantaine d’années, et devait son élégance à l’habitude qu’elle avait prise de se faire faire un tailleur ou deux par an, tailleur-jupe ou tailleur-pantalon. Elle finissait par avoir une jolie garde-robe, et sa couturière restaurait ses premiers ouvrages au fil de l’évolution de sa morphologie. Elle disait agir ainsi après avoir beaucoup réfléchi, par éthique, au fond, davantage que par coquetterie. Est-ce une originalité difficile à assumer, que l’élégance? Mon petit haut n’est pas vraiment élégant. C’est plutôt un haut original et rigolo, pas très regardable, en fait. Le tissu rouge et blanc pourra toujours être recyclé en tissu de paquet cadeau. Mais l’enjeu est celui du regard social, de la norme esthétique qui s’est imposée : celle du vêtement simple, « basique », c’est le mot qu’emploient les vendeurs de prêt-à-porter, puis viendra le moment où certains (certaines, surtout, c’est culturel) agrémenteront une « base », évidemment composée de « basiques », un jean, une chemise blanche, une jupe unie, que sais-je, de « pièces » moins conventionnelles : un haut un peu spécial, un sac, un bijou. Dans notre société, la singularité est devenue une option. L’identité une « pièce » que l’on achète en soldes (comme c’est un peu original, mieux vaut ne pas trop investir dans un élément passager). Comme si l’identité était passagère. Je ne coudrai bien sûr pas tous mes vêtements, parce que j’en suis incapable, d’une part, et que d’autre part j’appartiens à la marche du monde et aux cycles des échanges inter-humains. Mais je porterai mon petit haut singulier, fût-il asymétrique dans le dos! Dans un geste d’autonomie esthétique.