Tragédies

Désordre dans ma tête. Bon, j’ai lu « Les Perses », d’Eschyle. Mais par où commencer? Je ne sais pas s’il faut définir, expliquer, choisir un extrait. Je ne sais pas s’il faut contextualiser, d’où partir et vers où aller. Et d’ailleurs, est-ce qu’Oedipe-roi, ce ne serait pas mieux? Je panique. C’est comme cela que ça s’appelle. Il me semblait évident de commencer par la plus ancienne des tragédies conservées. Et maintenant, je doute de la pertinence de la perspective historique. Voilà : ce goût de colle Cléopâtre, cette impression d’être englué, ce ciment sous les pieds, ces entraves : tout ce qu’il faut pour réussir au mieux ses tragédies.

Lire ou écrire, il faut choisir.

Donc, je lis. Je lis mal, je ne suis pas fière de moi. J’avale des livres pour combler mes lacunes, le temps qui a passé et s’est effiloché, tout ça manque de structure et de cohérence. J’ai lu le Ménéxène de Platon et le Gorgias, la vie de Démosthène par Plutarque, j’ai essayé l’anthologie en lisant « Dixit », un recueil de pages sur l’art oratoire publié chez les Belles-Lettres, j’ai lu de larges extraits d’Isocrate et de Lysias – et je ne sais toujours pas exactement ce qu’est l’art de l’éloquence. J’ai plein de notions en tête, des anecdotes, des perles, des idées – mais pas cette lumière que je peux transmettre quand j’ai compris, comme le jour où j’ai compris le romantisme, ou celui où j’ai compris Balzac. On comprendra que dans cette perspective je n’ai pas franchement le temps d’écrire, bien que l’envie m’en démange à nouveau.

Comme un oiseau sur la branche

Canaris2019-2Je ne sais plus écrire, je ne sais plus pleurer.

Mille directions s’offrent à moi, et la cage est ouverte.

L’autre soir, quelqu’un d’ami disait : jamais dans l’histoire nous n’avions eu à gérer l’abondance, à faire face au trop-plein.

Je ne sais pas si c’est vrai, en ce qui concerne le monde.

Mais en ce qui me concerne en particulier, dans ce microcosme personnel dont les enjeux s’inscrivent en mini-miroir romantique de l’humanité (je ne suis pas mégalo, je pense à la préface des Contemplations, où Hugo s’exclame : « Nul n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui » – je cite de mémoire, c’est peut-être approximatif, pardon), j’ai beaucoup de choix. L’existant forme un tout qui regorge de possibles. Je joue du piano – trop peu. J’écris – bien, mais pas assez. J’enseigne – souvent; devenir formatrice? Jouer plus avec le chien? Courir davantage? Mieux soigner mon jardin? Tricoter plus d’un pull tous les trois ans? Améliorer ma pratique du vélo? Lire mieux, de façon plus structurée? Monter vraiment à cheval? Je touche à tout, experte en rien, si ce n’est dans l’art de lever le nez au vent. En plus, nous avons des canaris qui chantent, et que l’on peut donner à ceux qui sauront s’en occuper, avec une grande volière ou mieux encore, comme chez nous, des heures de vol en liberté. Ah, oui, j’allais oublier. Je ne sais rien faire. Mais je n’ai de cesse de tendre vers le Grand Art : être libre. J’essaie (malgré toutes les entraves) de vivre en liberté – ô tendre vers l’idéal, aérien!