Les rets du temps qui se desserrent

Ils sont partis, les élèves, et avec eux, les sonneries, les copies qu’on annote, les conseils qu’on donne, les espoirs qu’on formule, les réprimandes, les règles du temps et des émotions, tout cela, disparu – il ne reste plus que des candidats à l’examen, des numéros, devant, des chiffres à mettre en face de numéros, voilà tout, ce sera le menu de juin, l’addition, merci. Oui, c’était assez copieux, en effet, adieu garçon, adieu monsieur l’inspecteur. Merci bien, à l’année prochaine.

De toute façon, et c’est bien triste, à la tâche nos inspecteurs se tuent, et meurent, et ce n’est pas une façon de parler. Ils ressentent mille fois plus que nous l’oppression de la succession des examens, et le hiatus horrible entre les petits arrangements du quotidien (id est la galvaudée bienveillance), et les exigences des examens. Une injonction paradoxale, ça ne fait jamais de bien, à personne. Au moins, le petit peuple des professeurs peut râler, s’énerver, protester – ça ne change rien, mais ça évite de diriger la rage de l’impuissance contre soi, de l’absorber dans ses fibres corporelles, de se contaminer à l’amiante impossible qui protègerait de la brûlure du réel, du lycée comme il est.

Ça reste un beau métier.

J’essaie de me remettre à niveau en latin et en grec. On ne sait jamais. Et même si cela ne sert à rien, cela me sert, à moi, parce que j’ai besoin de reconstruire mes fondamentaux. Cinq ans sans latin – ma dernière classe fut une Terminale, en 2012-2013. L’une de mes élèves, la plus brillante, la meilleure, est admissible au Capes de Lettres classiques. Pour moi, c’était hier qu’elle m’expliquait qu’elle voulait absolument conduire un bibliobus, dans la campagne tourangelle, et qu’à ce titre, celui d’un projet modeste mais net et construit, elle refusait d’aller en classes préparatoires, ou de passer un concours, ou de présenter l’école du Louvre, ou que sais-je de plus large et de plus ouvert. Ensuite, elle a songé à devenir institutrice. Puis elle a renoncé à cette idée – la perspective de la maternelle la déprimait, au moins ses stages lui avaient appris cela. Contrairement à ce qu’on croit souvent, les jeunes gens ne se rêvent pas pilotes d’avion avant de se résigner à devenir mécanicien, ou président de la République avant de finir maire de leur petit village. Très souvent, les intelligents sont aussi modestes dans leurs ambitions, justement parce qu’ils ne sont pas idiots, et comprennent bien qu’il faut 36000 maires en France, puisqu’il y a 36000 communes, mais un seul Président. Il n’y a que les imbéciles pour penser que dans leur seule classe se trouvent déjà les onze titulaires de l’équipe de France de football pour le prochain Mondial. Le plus difficile, c’est de les pousser. De repérer ceux qui sont capables, et de les pousser, sans les briser. De toute façon, c’est à eux de se faire. C’est un art dans lequel je ne fais qu’avancer à tâtons. Il n’y a pas de mode d’emploi, et on a toujours peur de faire mal. Du moins, j’ai toujours peur de mal faire. C’est beaucoup plus facile de dire à quelqu’un : allons, avec d’aussi mauvaises notes en sciences, vous ne vous voyez quand même pas ingénieur? Et quoi qu’il en soit, le principe de réalité sera là, en allié simple et net – comme avec Parcours sup, qui a ses ratés, mais tout de même, quel humour, ces titres de journaux : « les bons élèves sont les rois de parcours sup »! L’ironie de l’évidence.

Les limites sont visibles, mais les possibles se devinent.

Et voilà que j’ai un peu de temps, face à mes listes d’oral, les questions à préparer, les pages à lire. Je me sens comme un poisson à qui on vient d’offrir un aquarium un peu plus grand. Ce n’est pas tout à fait l’océan, mais il y a de l’idée.