Parce que je suis une rivière

De toute façon, tout tourne autour du je, et j’ai bien du mal à me décentrer vraiment, à passer – frontière infranchissable – de l’autre côté du pronom personnel, mille formes et avatars, rêveries, projections, kaléidoscopes, jeux de si, tourbillon des je possibles, infinis, inachevés, redoutés, honnis, impossibles, le matériau reste ces petits carreaux et losanges colorés qui tournent, se déplacent, s’irisent différemment, mais enfermés dans leur tube cylindrique (pléonasme), se répètent des compositions tautologiques, diffèrent dans leur identité, comme l’eau va à la rivière et le fleuve se jette dans la mer, tout cela procède d’une même lumière et d’un même flux, et non, pas d’énergie autour ou au-delà, pas de ciel, pas d’ailleurs, juste la lumière et le jeu des couleurs. Même le chien, même le chat, je les vis comme d’autres moi-même, et telle est ma limite et mon enfermement, l’empathie pathologique, le don trop, insupportable, et du coup le retrait brutal et le sursaut quand non, frontière. Parce que je suis une rivière je ne suis que de l’eau et je déborde, je détrempe la terre et me répands dans l’air, fines particules, puis je pleus. Qu’on me respire ou pas je me meus. Sans cesse. Rarement arc-en-ciel et plus souvent morose, mais féconde et dense. Peut-être. Inopportune. À l’envers du soleil. Parce que je suis une rivière, modeste, entre deux eaux, le fleuve et le ruisseau. Qui sont d’autres moi-même. Ma grand-mère me chantait une ritournelle qui disait : Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive. Ancrage dans l’aqueux. Mon lit, mon lit de rivière. Sans cesse retourné. Limon boueux. Puisque je suis une rivière.

Sur une palette

Quand je marche, je préfère dessiner une boucle plutôt que de faire un aller-retour. Des allers-retours, j’en fais souvent, mais quand il s’agit de récupérer les enfants au passage; c’est comme quand on tricote, cela crée du tissu, du couvrant, cela tient chaud. Va pour l’aller-retour. La boucle donne davantage l’impression de coller au temps, aux cycles. Cette nuit, j’ai rêvé que ma vie tenait en cinq parties, et qu’avec un bel effet de clôture j’arrivais à boucler la boucle. De là à me donner des sueurs, non pas froides, non pas angoissantes, mais l’impression d’arriver, dans la nuit, au bout de quelque chose, que je n’appellerai pas la mort mais la fin, il y avait une finitude dans l’air et quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, insaisissable, qui tournait dans l’air nocturne, non pas l’achèvement, rien n’était fini, mais quelque chose qui s’accomplissait, une satisfaction modeste de bon élève qui sait qu’en temps limité, son devoir n’est pas parfait mais qu’il a fait de son mieux et aura une bonne, voire une très bonne note, l’impression d’avoir encore à apprendre mais ça se tient quand même, un accomplissement en cinq parties et la présence diffuse, puis imposante, dans l’air nocturne, le surgissement des couleurs. Indéniablement la première partie était blonde, mordorée plus exactement, elle mordait, il y avait des teintes poussin et d’autres carrément dentées, jaune d’or comme ces fausses dents que les gens avaient, dans mon enfance, autrefois, on ne voit plus ça dans les sourires au marché, ces dents en or, en argent, ces dents gâtées et remplacées qui ne se cachaient pas. C’était un jaune impudique et profond, mais qui se plaçait au fond des mâchoires. Mordoré. Puis vint le temps du bleu, des lueurs, des espoirs, et des grandes lectures. J’écrivais alors de grandes lettres sur du papier bleu translucide, du papier avion. Temps que vint rompre, tandis que le bleu s’estompait, une époque rouge, profondément marquée par d’étranges mélanges, la culpabilité, le désir, le manque, la frustration, l’effort, la joie. Une vraie vie, sans doute. Le rouge, le rouge, le rouge me déborda. En surgit, comme une échappée, une brève période verte. C’était un printemps absolu, une renaissance. Jamais je ne m’en remettrai vraiment. Inégalable. Sans doute parce qu’il y eut moi entière, dedans, dans cette période verte-là – elle n’avait pas que cette couleur. Et puis ce fut froissé, quelque chose m’échappa. Comme si ce n’était plus mon affaire, que je ne faisais plus l’affaire. Heureusement, revint une période jaune. Je n’étais plus le même jaune que la première fois : jaune plus vif, plus pétillant; j’avais beaucoup appris des autres couleurs. Il y avait une audace nouvelle, plus de mouvements. Non pas qu’il en manquât jamais, au fond. Mais je sus me donner, m’étaler sur la toile en prenant moins de place, et avec plus de profondeur. J’espère. Alors c’est un jaune profond, citron, un peu à la Chagall, tu vois? ce jaune-là.

Sur une palette, le peintre fait des allers-retours, barbouille, mélange, ramène un peu de peinture à chaque passage. Il fait des enfants, des toiles, ça crée de la couleur, du couvrant. C’est un cycle. Ensuite, que fait-on des toiles? Grenier? Feu? Héritage? Est-ce que ce n’est pas un peu pareil? Musée, même? – Du moment que ça tient chaud.