Mon petit drame

Je ne sais plus trop si quelqu’un me lit, puisque de toute façon je n’écris plus depuis des semaines. Je ne sais plus trop pourquoi, autrefois, j’ai aimé écrire. Je ne sais plus que dire. Je ne suis pas malheureuse du tout, je colle à la matière du monde par d’autres moyens que les mots, je sors souvent mon chien que j’aime de tout mon coeur, c’en est surprenant, il m’amuse et joue et bondit et m’obéit (on joue : assis, couché, debout, pas bouger), et parfois me désobéit, je passe du temps avec mon chat, très content depuis que nous avons déménagé, qui vient nous voir et s’allonger sur nous dès qu’il peut, ronronne, lèche les joues, les doigts. Je passe beaucoup de temps avec mes copies, mon travail, du temps au travail, peut-être trop de temps. Nous avons déménagé. C’est toujours un grand bouleversement. Je mange différemment, je m’en suis aperçue hier en faisant les courses : je me suis détournée des fromages blancs à 0% de matières grasses qui faisaient mes petits-déjeuners, avant. J’ai pris un paquet bleu. Avec du gras et des calories. J’ai faim, moi. J’ai perdu trois bons kilos depuis qu’on a pris le chien. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer, ces temps derniers, adieu les grignotages. C’est tout juste si j’ai le temps de lire, à peine de me tenir informée des mauvaises nouvelles du monde (mais j’ai toujours aimé la géo-politique). La radio, quand je roule en voiture. (Penser à me racheter une antenne radio, on m’a volé la mienne au printemps dernier, devant la gare de Saint-Pierre-des-Corps). Être une bonne prof, une bonne mère, une bonne compagne, une bonne maîtresse pour ses animaux, une bonne maîtresse de maison, prendre soin de soi, son corps, son esprit, cultiver ses talents (quel talents? en viens-je à me demander) – et bientôt l’explosion arrive, ou plutôt l’infusion, lente, par en-dessous, d’une sorte de débord, une mousse collante, du slime – c’est à la mode, ça. Demain, acheter de la colle Cléopâtre pour ma fille, c’est sur la liste.

Engluée – c’est le mot. Quelle transformation chimique? Quelle réorganisation? Je méprise et j’envie peu ces gens qui abdiquent le monde du travail traditionnel, celui auquel moi j’appartiens, celui qui dévore le temps et l’énergie mais fait participer au grand mouvement du monde. J’aime mon travail et m’y sens utile. En vérité, j’ai sincèrement le goût d’enseigner. Et je détesterais être « artiste » à temps plein. Ce n’est pas un métier. Une fonction, oui, je crois que l’artiste a une fonction sociale. Acteur, c’est un métier – divertir, oui, il y a une industrie du divertissement. Parfois, un acteur est artiste. Parfois, non. Selon son niveau, sa nature, les circonstances. Une pub n’est pas une oeuvre d’art, du moins n’en ai-je jamais vu de telle (j’exclus seulement Vanessa Paradis en oiseau sur sa balancelle, image qui marqua ma jeunesse, mais j’ai oublié pour qui/pour quoi, la preuve).

Je crois qu’il est temps que je repositionne les priorités. Que je me donne des objectifs. Je ne sais pas si c’est la vie qui est ainsi, sans doute pas, mais ma vie, je ne la conçois pas autrement que par le prisme du challenge, de la compétition contre soi-même, de l’objectif à atteindre. Profondément, je suis profondément élitiste. Bien que je n’appartienne pas à l’élite – pas encore, pas exactement, pas tout à fait, quoiqu’un peu, je ne sais pas trop, on ne dit pas ça clairement, ça manque de netteté, et tant mieux, en un sens, tant mieux, il faut du mou, du flou, du mouvant, pour que ça aille. Reste que je suis élitiste, au fond de moi, sans doute marquée par mes années de lycée, de classe prépa. Mais j’y croyais déjà avant, sinon je n’y serais pas allée. À fréquenter plusieurs mondes, on s’aperçoit des contrastes. J’ai une préférence nette pour un monde un peu plus dur, mais carrément plus intéressant. Samedi, à l’entente canine, je me suis fait dire que mon premier slalom était merdique, vraiment merdique. Et puis, j’ai recommencé. C’est mieux. Mon chien fait beaucoup de progrès. J’ai besoin de défis à relever. D’autres peuvent se vautrer dans la médiocrité, se contenter de peu, y trouver le bonheur, c’est leur problème. Tout de suite, on écrit ça, j’écris ça, ça y est, je suis odieuse et arrogante. J’ai un problème de positionnement. Je ne sais pas comment m’expliquer. Je suis pourtant très empathique, et douce – c’est ce que les gens me disent, me renvoient : la douceur. Ils me disent : douce comme tu es. Ils me disent : Ne sois pas si douce avec ton chien. Personne ne me dit : Ne sois pas si douce / Ne sois pas si dure  avec toi-même. Les deux conseils seraient vrais, justes, pertinents.