Négliger ses vieilles amours

Prise par les projets, les joies, les bonds, les premiers rapports de bâton jetés à l’eau, les balades à vélo, les balades à cheval, j’en viendrais presque à négliger mes vieilles amours, et à oublier d’écrire en ce mois de juillet qui s’éteint doucement.

Je n’arrive pas à lire non plus. Je lis des murs, des veinures de feuilles d’arbres, des cartes routières, le tracé des pas dans la boue, les courants de la Loire (il ne faudrait pas que le bâton atterrisse dans une eau trop rapide ou profonde). Je lis les circuits des oiseaux, les ronds des buses, les triangles des oies, les ovales mystérieux des bandes de canards sauvages.

Parfois, j’écoute parler les gens. Ils sont rares, ceux qui savent s’approcher de la poésie de la terre, de l’eau et du ciel, ceux dont la parole est lente, comptée, et rythme le souffle du temps. Parfois, on croise un vieux couple doux, sur les rives d’un fleuve, qui regarde l’eau et contemple un livre, surveillant du coin de l’oeil la vie qui se renouvelle, enfant et chien. Parfois, on sent la vie profonde qui se relie au monde, juste dans quelques mots échangés, parfois un regard.

Il est précieux, celui qui a trouvé la paix des jours, celui dont le travail s’enchaîne au fil de ses prédécesseurs, et de ceux qui le suivront, celui qui sait être un rouage, un noeud, dans l’humanité, et tisse le monde auquel celle-ci appartient, et tient noblement sa part. Il est précieux, celui qui sait sourire au matin.

Alors, je pense aux poèmes, à ce qu’ils disent de nous mais surtout à ce qu’ils font de nous. Je pense que ce sont ces lignes dans la terre et le ciel vers quoi les sillons noirs des textes nous conduisent, nous ramènent, nous guident. Je crois qu’au fond, je ne néglige pas du tout mes vieilles amours.

Le soir

C’est un titre sobre : le soir. J’aimerais rendre ici compte d’un moment de concentration exacerbée, une concentration de lumières et d’odeurs, dans les rues, dans ce moment étroit où la nuit se substitue au jour. Sur la pierre grise et beige, des motifs se dessinent. Certains sont dus au hasard, aux pluies qui ont tracé leurs lignes selon le sens du vent, envoyé des messages mystérieux. On trouve aussi, au dessus d’une porte, la petite sculpture protectrice d’un saint berger, son mouton à ses pieds, un bâton ou une crosse à la main, une pierre sur l’épaule, comme s’il avait présidé à la construction de la maison. Ce qui est étrange, c’est que ce sont les attributs de saint Bénézet, on le trouve très au sud, vers Avignon je crois, ou vers le pont du Gard, rien à voir avec la Touraine. Peut-être un habitant nostalgique de son sud natal, vers le 16ème, le 17ème siècle? Un peu plus loin, un visage d’ange, encadré bizarrement de deux ailes, sourit, tout joufflu, et surmonte joyeusement une porte. Un pan de mur rappelle une maison un peu écroulée, ainsi qu’un carré de digitales rose foncé qui montent à deux ou trois mètres, depuis des siècles, a-t-on l’impression.

J’aime m’enfoncer dans le soir. Au moment où le soleil se couche, les siècles s’écrasent sur l’horizon.

 

La tendresse

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de mes animaux favoris. C’est un lien qui n’a rien à voir avec celui que l’on noue avec un humain : chien, chat, cheval, n’ont pas tellement de point commun avec les enfants (même si on les nourrit, je ne vois que ça; mais un enfant, on l’emmène vers l’indépendance, l’autonomie – pas l’animal), donc pas de substitution possible. Je balaie d’un revers de main les propos méprisants qui renvoient le propriétaire d’un animal à sa difficulté à dominer d’autres personnes, d’autres gens, comme s’il s’agissait d’assouvir un besoin d’affirmer sa supériorité. Par exemple, Diderot se moque ici, dans Jacques le fataliste :

« Jacques demanda à son maître s’il n’avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n’ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens; s’il n’avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. « Eh bien! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l’homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m’arrive rarement, continua Jacques; lorsqu’il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu’il me demande l’histoire de mes amours, et que j’aimerais mieux causer d’autre chose; lorsque j’ai commencé l’histoire de mes amours, et qu’il l’interrompt: que suis-je autre chose que son chien? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes. »

Mais ici, Diderot s’amuse. Souvent, le chien, c’est le symbole de la sensualité, dans beaucoup d’oeuvres (j’en cite deux exemples : la nouvelle de Tchekhov La dame au petit chien, et puis le tableau de Rembrandt qui porte le même titre). Les animaux nous relient à notre propre animalité, mais aussi à notre amabilité d’humains. Depuis que j’ai un chien, je parle davantage aux humains, aux autres propriétaires de chiens, et surtout je suis dans l’obligation de leur faire confiance : la plupart sont heureux que leur chien trouve un partenaire de jeux; parfois, on prévient : « Je retiens mon chien, il est trop stressé, je ne le laisserai pas jouer avec votre chiot aujourd’hui ». Les humains rompent avec l’anonymat des villes, les comparaisons, les dominances. On entre dans un monde où il faut se faire confiance, partager l’espace, se parler. Avec les animaux, pas d’hypocrisie possible, pas de faux-semblant : le langage du corps ne ment pas. J’observe nettement moins de concurrence et de jeux de comparaisons entre propriétaires de chiens ou de chevaux qu’entre parents de jeunes enfants (qui n’ont de cesse de comparer les apprentissages, les trucs et astuces, les retards et les précocités). Cela existe un peu, c’est sûr. Mais l’enjeu est moins fort, car seuls les enfants incarnent la transmission. Avec les animaux, on est sur le pur présent. Et dans une forme d’adhérence aux corps, à l’espace, aux sensations, une tendresse très grande avec le monde autour, comme lorsque tout à l’heure mon gentil cheval est resté près de moi au pré, alors que j’avais détaché son licol, posant son encolure sur mon épaule, préférant un câlin au foin, à l’herbe, à l’eau et aux copains, content (au sens plein – sachant se contenter) de cet instant d’harmonie avec un humain – et réciproquement.