Jelinek, au théâtre ce soir

Vendredi soir, je suis allée jusqu’à Saint-Pierre-des-Corps. Non pas pour prendre le TGV, pour une fois. J’ai tourné dans la zone industrielle, juste à côté de la déchetterie aux formes géométriques qui brûle les déchets et chauffe l’eau des habitats collectifs, laissant vibrer dans l’air un parfum mêlé de vapeur filtrée et de micro-particules bariolées qui s’échappent de tous les filtres. Densimétrie blanche du cancer post-consommateur d’une société fin de règne.

Dans une zone désaffectée, un grand cadre vide se faisait théâtre, quelques bancs et chaises de jardin en plastique invitant le public à s’assoir. Pour une heure quinze, ça va, c’est bien. La lune n’était pas encore là, ou bien était derrière quelques nuages, la pluie nous épargnait, les grenouilles coassaient tout près, tout au fond, sur le pont qui surplombe les rails, des voitures passaient bruyamment parfois. C’était beau comme n’importe quelle fin du monde.

Et puis ça parlait des femmes, des hommes qui parlent à la place des femmes, du langage du corps inventé par des hommes pour des femmes, ça parlait du cerveau qui s’en va en lambeaux quand la vie s’effiloche en miettes, et ça relevait tous les échos terribles des vieilles dominations dans un univers qui, pour être en ruines d’apparence, tient pour autant terriblement debout. Il reste les fissures, les tombes des vampires, l’espace des insultes qu’on se réapproprie, du jus de sang qui devient chair, il reste la nuit, la poésie, et parfois le théâtre peut-être, mais autant dire que ce sont des cris qui déchirent l’air, la nuit, comme les coassements des grenouilles, et que personne n’entend vraiment, pas même les elles-mêmes, les grenouilles, petit peuple fécond et indifférent à lui-même, dans sa mare.

Dispositif post-moderne poly-local à peu près structuré et réussi. Je ne m’étendrais pas. Ce qu’il y avait d’intéressant c’est la rébellion du vampire, la sincérité de la colère, ancienne comme les mythes, toujours pas dépassée.

Mer biographique

J’aimerais apprendre à écouter les textes. Et plus encore, j’aimerais parvenir à enseigner à mes élèves comment écouter les textes. Comme on met son oreille contre une conque pour entendre le bruit de la mer. Souvent, on ne leur a jamais montré.

Mes cours ce matin ont été terribles : la première heure, ça allait; la deuxième, bon; la troisième, plus difficile; la quatrième, je n’arrivais plus à mettre un mot devant l’autre. Fièvre, rhume, toux et éternuements intempestifs, les noeuds dans les neurones, et en grec ancien, ça ne pardonne pas. Tant pis. Ce sont des choses qui arrivent. L’idée d’aller chez le médecin, de prendre rendez-vous, d’y aller, tout ça, m’épuisait plus encore que de me rendre, routine, au lycée.

Mais si seulement ils arrivaient à écouter la mer des mots, on naviguerait plus facilement, par temps rhume.

J’ai pris le bus, pour une fois, plutôt que le vélo. Portée par le roulis, pourtant en porte à porte assez confortable, paraît-il, j’avais un authentique mal de mer. Hardi marin en moi roulé en boule tout en fond de cale. Déjà tôt, la métaphore était marine. « Ne cherchez pas des patates dans la mer », hurlait Don Quichotte. Figure de style brune et controuvée, j’ai coulé, ce matin, du nez, de la poupe et des yeux. Ah! si seulement ils savaient écouter les textes un peu mieux, je pourrais disparaître et me taire – en plein paradoxe sur le comédien, toutefois, je fais ma diva, évidemment. Toute occupée à jouer d’âme. Ferais mieux de me faire coquillage, et de rejoindre le fond de la mer, évidemment.