Rêver, et puis passer à l’action

Tel un chat qui poursuit des souris en sommeil, tel l’enfant qui dort sous un arbre à bonbons, j’ai rêvé.

Tel un poussin qui croque un ver en sommeillant, tel un agneau qui tête en dormant à l’étable, j’ai rêvé.

Et me voilà si grande, debout sur les épaules solides de mon emploi du temps. Et me voilà campée sur mes jambes grandies, me voilà dotée de muscles qui fonctionnent, d’yeux qui voient, de diplômes et titres acquis. C’est tellement étrange. Il faut dérouler l’année, y parvenir, tout réussir. Mais il ne s’agit pas d’un défi impossible : c’est dérouler la course pour le champion qui s’est préparé. Dans le calme, sans accroc, développer la puissance mentale accumulée. Les quelques jours de projet, les quelques jours de ceci, de cela, les partages de travaux, l’organisation. C’est faisable. Courage, persévérons. J’ai envie d’être EXCELLENTE. Et de plus EXQUISE. C’est possible. Il y a une boule d’énergie en moi.

Je ne voudrais pas pêcher par orgueil. J’ai toujours peur de ça. Peur de l’ὑβριϛ. Je veux bien être, juste à ma place, un excellent professeur, avec de beaux projets réussis, et une femme exquise, vraiment charmante. Rien de grave. Rien qui offense le ciel, ni les dieux. Je voudrais juste, avec joie et simplicité, dérouler toutes les chances qui j’ai reçues, leur rendre hommage, leur permettre de s’épanouir à leur juste mesure. Tout simplement à ma place.

Finalités du monde ancien

Ayant à la tête et au coeur la ligne flexible de l’horizon marin, ayant à l’esprit la crête des montagnes, ayant en vue le ciel et au pied le chemin, fille des lignes, fille des lignes, sur celle du présent je marche et marcherai, puis plongerai demain dans le monde ancien.

Le monde ancien pourquoi? Le monde entier au coeur? Le monde entier et moi, le monde ancien se meurt. La ligne du présent sur le flux des espaces occupera le ciel sans ligne d’agenda. Fille des lignes, fille des lignes, les lignes tu ignoreras.

Il n’y a pas de but à l’oiseau dans le ciel, il n’y a pas de chute ni d’Icare au soleil. Avoir la tête au coeur et marcher sur les eaux, le ciel est au rêveur le sable des oiseaux. Fille des lignes, fille des lignes, connais combien flexible est l’horizon humain.

Jelinek, au théâtre ce soir

Vendredi soir, je suis allée jusqu’à Saint-Pierre-des-Corps. Non pas pour prendre le TGV, pour une fois. J’ai tourné dans la zone industrielle, juste à côté de la déchetterie aux formes géométriques qui brûle les déchets et chauffe l’eau des habitats collectifs, laissant vibrer dans l’air un parfum mêlé de vapeur filtrée et de micro-particules bariolées qui s’échappent de tous les filtres. Densimétrie blanche du cancer post-consommateur d’une société fin de règne.

Dans une zone désaffectée, un grand cadre vide se faisait théâtre, quelques bancs et chaises de jardin en plastique invitant le public à s’assoir. Pour une heure quinze, ça va, c’est bien. La lune n’était pas encore là, ou bien était derrière quelques nuages, la pluie nous épargnait, les grenouilles coassaient tout près, tout au fond, sur le pont qui surplombe les rails, des voitures passaient bruyamment parfois. C’était beau comme n’importe quelle fin du monde.

Et puis ça parlait des femmes, des hommes qui parlent à la place des femmes, du langage du corps inventé par des hommes pour des femmes, ça parlait du cerveau qui s’en va en lambeaux quand la vie s’effiloche en miettes, et ça relevait tous les échos terribles des vieilles dominations dans un univers qui, pour être en ruines d’apparence, tient pour autant terriblement debout. Il reste les fissures, les tombes des vampires, l’espace des insultes qu’on se réapproprie, du jus de sang qui devient chair, il reste la nuit, la poésie, et parfois le théâtre peut-être, mais autant dire que ce sont des cris qui déchirent l’air, la nuit, comme les coassements des grenouilles, et que personne n’entend vraiment, pas même les elles-mêmes, les grenouilles, petit peuple fécond et indifférent à lui-même, dans sa mare.

Dispositif post-moderne poly-local à peu près structuré et réussi. Je ne m’étendrais pas. Ce qu’il y avait d’intéressant c’est la rébellion du vampire, la sincérité de la colère, ancienne comme les mythes, toujours pas dépassée.