Doutes

Comme tout le monde, je suis victime d’une difficulté à me projeter dans l’avenir.

Toutefois, j’ai des rêves compatibles avec la présence de ce virus : c’est d’une grande aide.

Mais j’ai des doutes nombreux. Même si le pire n’est jamais sûr.

Ceci n’a rien d’un texte. Ce matin, je ne peux pas faire d’effort d’écriture – je dis effort, mais ce n’est pas le mot. C’est un geste, une posture, un truc qui « fait artiste », une façon de prendre les mots comme on relève une mèche de cheveux sur le front. Sous un béret, tiens. Style Rembrandt.

Mais non, là, j’ai trop de doutes. Acheter un cheval? Quand? Quand en aurai-je les moyens, sans que ce soit une folie tant pour moi que pour l’animal?

Est-ce que…? Qu’arbitrer?

Je ne sais.

Pour l’instant, je n’en ai pas les moyens. Cela viendra. Je fais confiance à la vie – et surtout à mon talent pour trouver des solutions. Je randonnerai à cheval dans la campagne. C’est écrit.

Dormir est un défi

en cette période. Mais cette nuit, j’ai dormi (contrairement à la précédente, où j’avais lu de 3 heures du matin à je ne sais quand, une journée que j’avais commencée en dormant, une journée finalement active mais décalée, une journée où je n’avais pas eu le temps de venir écrire ici).

Dormir, la non- activité la plus animale et la plus banale qui soit.

La période de passivité et d’abandon absolu. Ici, temps de suspens, temps de tendresse infinie pour tous les êtres avec qui j’ai dormi. Mes enfants. Mes animaux. Et ceux dont la confiance est rare, surtout quand il s’agit de s’y glisser avec eux, les rares amours de ma vie. Que j’ai aimé regarder dormir. Et à qui un pluriel ne convient assurément pas.

Jamais, au bout de trente jours de confinement je peux dire jamais je n’avais connu de période où les contraintes temporelles soient si peu présentes. Même l’été! Il y a les rendez-vous, pour ceci et cela, les invitations à dîner, la vie, la vie comme elle va. Mais là, le corps prend le dessus et commande aux horloges. Dormir, ne pas dormir. Tentez de garder un rythme, nous dit-on. Ah, je ne sais pas, c’est vain, tout cela. Chez moi, c’est devenu un zoo. Les humains s’y sont faits reptiles étendus au soleil. Je vis avec un alligator. Je suis devenue une tortue.

Devenir un animal qui sait lire l’heure, peut-être. Ou changer d’animal. Qu’est-ce que j’aimerais bien devenir? Lézard, mouche? Héron du ciel? Où dorment-ils, et quand, les hérons?

J’essaie d’imaginer

à quoi ressemblera le monde des ans qui viennent.

Je pense au monde concret : la cuisine, le potager, la couture. Je crois que les gens voudront apprendre à faire de leurs mains, et que ce sera un mouvement de fond. Ils chercheront davantage d’indépendance, ils aimeront faire leur pain. Il y aura moins d’élèves pour vouloir faire des études à tout prix, fussent-elles ratées. Davantage de jeunes gens voudront devenir pâtissiers, menuisiers, chauffeurs-livreurs. Dans l’imaginaire collectif, ces rôles essentiels seront mieux perçus.

Je pense qu’on rêvera moins de voyages, de prendre l’avion, d’aller au bout du monde. On s’en fout, du bout du monde. Il y aura moins d’avions dans le ciel. Il y aura aussi plus de troc, et moins d’argent.

La culture sera moins populaire, plus élitiste. Ce ne sera pas le retour à l’âge de pierre. Mais les contrastes sociaux se renforceront, puisqu’on bougera moins. Les gens réapprendront à jouer de la guitare, d’un côté, et de l’autre ce sera quatuor de cordes au salon. Parfois, ça communiquera. On gardera internet, les réseaux sociaux. Mais les gens auront trop de choses à faire dans leur journée pour beaucoup s’y intéresser. Il faudra travailler, faire son pain, sa lessive, arroser les plantes et remettre en état tel ou tel objet qu’on réparera plutôt que de le jeter. Les périodes de récession rendent les gens sérieux. Les blagues à deux balles lasseront assez rapidement.

Je crois que ce sera un monde assez triste, et grave. Il n’y aura pas beaucoup d’espaces pour danser, se lâcher, hurler, faire la fête. Les gens de ma génération regarderont pousser ces ados sans sur-boum, repensant à leur propre jeunesse, aux années quatre-vingt. Nous avions le préservatif en tête. Franchement, ce n’était rien. Eux rouleront leur première pelle à vingt-cinq ans, après s’être dit oui à la mairie, et plusieurs tests de sérologie. Gros changement de paradigme.

On ne voudra pas trop se cultiver, parce que savoir comment les autres humains vivaient avant, avec tant de liberté, ce sera trop dur. Il ne s’agira pas de la liberté politique : droit de vote, droit de circuler, ce sera là. Mais bouger son corps, toucher un corps de sa main, partager un petit gâteau devant une machine à café, tout cela sera loin. Chacun vivra dans sa bulle, derrière ses gestes barrières. Alors, forcément, on s’emmurera, à l’intérieur. Seuls les vieux, qui ont déjà acquis les gestes d’amitié, les gestes de câlin, qui savent prendre dans les bras, sauront tout ce qui manque aux liens entre les hommes, ces baisers qui claquaient sur les joues, ces tapes amicales sur l’épaule.

Parfois, il y aura des explosions de violence, à cause de tous ces contacts réfrénés, frustrant notre nature humaine. Mais elles seront vite contenues : trop risqué sur le plan sanitaire. La meute humaine se soumettra. Très vite.

On fera son pain, mais ce ne sera pas un monde gai. Ce sera pour éviter d’aller à la boulangerie. On ira quand même : réussir son pain, c’est difficile. Les artisans seront respectés. Les médecins, les infirmiers. On aimera moins les vendeurs. De toute façon, il y aura moins d’objets en plastique à commercialiser, étant donné que le pétrole sera moins extrait du sous-sol, et son usage réservé aux déplacements – mais surtout à la confection de gants en plastique et autres sur-blouses. Les gadgets disparaîtront peu à peu (j’espère).

La vie ralentira; les gens auront moins de désirs. C’est ainsi. C’est ce qu’on appelle une récession. On a des idées dans la tête qu’autant qu’on peut se le permettre.

On verra.