Troisième jour du manifeste

J’essaie de m’y tenir, je me sens souvent si seule, à représenter la faible évanescence d’un vieux monde déjà quasiment aboli, vestige debout, à faire semblant que je transmets une littérature que j’oublie moi-même. Je me sens souvent si seule, sans l’ombre d’un écho, en face de ces élèves qui affirment, avec une simplicité désarmante de bonne foi, qu’ils n’aiment pas lire, qu’ils n’ont pas le temps – en filière « littéraire ». Et j’ai presque pleuré en corrigeant des copies bourrées de fautes, sans une phrase qui tienne debout – j’avais envie de les photographier et d’envoyer cela à quelque ministre, mais qu’en feraient-ils? « Voici une copie écrite par une jeune fille titulaire du bac ES, et celle-ci, de la plume d’une lauréate d’un bac S…. » Ah, je m’afflige, et pour autant, je sais que nous aurons bien du mal à revenir en arrière, le mensonge construit un monde si confortable, des années durant.

La troisième règle sera celle d’affirmer la vérité des émotions, même quand celle-ci est douloureuse. Ne pas taire la honte, ni la colère, ni la rage, ni la jalousie. Toutes ces émotions que la morale-coton réprouve, bannit, au nom de la santé, de la nécessité de limiter les pulsations cardiaques. J’ai foi dans la vérité des songes, mais plus encore dans celle des corps.

De l’émoi

Et si je réfléchis aux règles, je veux de l’émoi. Du trouble, de l’agitation, quelque chose de la vie qui monte comme lorsqu’on monte les marches de l’opéra, tout s’agite, ça frémit de partout, une légère inquiétude monte, le tragique sera peut-être au rendez-vous, mouchoirs en soie, talons légers, jupons savants.

Pas de l’émotion, de l’émoi. Je veux quelque chose qui tremble, comme un éventail dans la lumière.

Ce sera la deuxième règle : privilégier l’émoi.

D’autant plus, qu’avouons-le, je ne suis pas une grande intellectuelle, trop désordonnée et trop éclectique dans mes lectures. La rigueur de pensée, je l’aime à l’échelle d’une dissertation, quand on peut jouer avec les références. Quand on reste au stade de l’habileté. Presque de l’art de la conversation. Mais je n’ai rien d’une thésarde, d’une chercheuse, d’une universitaire véritable. Je ne suis pas faite de cette étoffe-là. Je suis du côté des mouchoirs de soie (apprendre à se connaître).

Logorrhée versus contrainte

Deux journées très remplies, et je n’ai pas écrit ici – mais j’en ai rêvé. Je manque de contraintes, et la seule obligation d’écrire tous les jours, ou presque, n’est pas une pierre assez âpre sur quoi frotter l’étincelle de la créativité. J’ai besoin de défi, je me vexe facilement, j’aime gagner. Je le vois bien à mon assiduité aux cours d’éducation canine, à ma volonté farouche de « tenir mes classes », comme on dit. J’aime montrer que j’arrive à obtenir quelque chose d’autrui, moi qui ai tant de mal à avoir de la volonté pour moi-même, sur moi-même – encore qu’ici je sois bien sévère avec moi, mais j’ai un peu de penchant pour la gourmandise et me promène avec toujours deux ou trois kilos de trop, j’ai carrément du mal à être régulière dans la pratique de la course à pied, j’ai des problèmes de discipline. En fait, j’ai besoin de contraintes. Il faudrait peut-être que j’aille à un atelier d’écriture, ça me manque. Ou, plus malin, que je réfléchisse pour de bon aux contraintes qui me semblent légitimes et surtout efficaces pour produire une oeuvre. Dans quelle esthétique je me situe. Je manque d’un groupe, d’une famille esthétique. Tout est trop éclectique. Il faut des filiations.

Ces derniers temps, l’époque du déménagement, j’ai traîné un bon mois un livre de Christian Dotremont, dont j’aime les logogrammes, énormément. Alors j’ai acheté une sorte de roman, l’histoire des errements intérieurs d’une homme atteint de la tuberculose, sa « catastrophe », peu importe le tuberculose, c’est la maladie mortelle plus généralement, qu’en faire, comment traiter l’amour et surtout l’indifférence autour. La pierre et l’oreiller. C’est le titre. C’est un texte intéressant, je l’ai lu, mais comment dire – sans mon coeur. Contrairement aux logogrammes, par exemple. Trop de distance.

En ce moment, je lis Le fleuve Alphée, de Caillois. Vraiment j’aime la richesse de son écriture. C’est un texte plein, plein de mots précis, j’aime voir se déployer la palette de ses mots. Pas une répétition : de l’économie et de la précision de la phrase découle sa clarté. Une eau pure, dévoilant sous son flot léger des pierres colorées aux nuances aigües.

Si je devais me donner une première contrainte, ce serait la richesse du vocabulaire. Employer beaucoup de mots différents. Utiliser une palette riche, variée, sensible. Exploiter ce trésor, les ressources immenses de la langue française.

Premier point, pour aujourd’hui. (Ceci est un manifeste.)