Rareté des mots

J’ai déménagé. J’ai écopé des objets, nettoyé des meubles et des sols, trié des vêtements et classé des livres. Il faudra encore monter des meubles. J’essaie de prendre des repères, nous essayons, ce n’est pas facile mais pas désagréable non plus. Nous avons une cheminée, garante de soirées douces. Ce matin, le chat n’est pas rentré, ce qui m’inquiète un peu. Juste à nos pieds, de l’autre côté de la levée, la Loire s’écoule, mouvante comme le chat, subtile et douce. C’est le creux de l’automne, les eaux basses, les herbes folles sur les rives. Le chien trouve une noix pour jouer. Bientôt j’aurai un bureau, fenêtre sur rêve. Les hérons habitent là aussi. J’aime qu’il y ait des oiseaux. La nuit, le ciel étoilé occupe tout le haut du monde. Il se déroule un monde où les mots sont rares, restent dans ma tête seulement, se formulent entre l’eau du fleuve chargée de sédiments et le ciel dégagé où luisent les pâles soleils. Je trouverai le temps, qui glisse entre les doigts, de déposer ici quelques poèmes, semblables aux feuilles mortes qui jonchent l’herbe du petit jardin. Je sais que mes semblables les ramasseront, et liront dans leurs veinures la carte mystérieuse qui relie l’eau du fleuve au ciel.

Lignes

Quand les lignes se tordent

les chemins

se défont

tu débroussailles toujours à l’aventure

rien n’est écrit sinon

que

 

 

 

et librement tu dessines

contournant les arbres millénaires

le fleuve dont le cours change un peu chaque jour

seules contraintes véritables

 

 

 

librement dans le silence

l’espace dont tu feins d’ignorer les lignes rectilignes

alors que tu n’es pas la première humaine à venir sur ce territoire

 

 

librement tu choisis d’observer les chemins de ceux que tu reconnais comme les tiens, une famille, quelque chose de ce genre

 

librement tu tords les lignes

librement ta carte du monde autour se dessine sous tes pas

 

rien n’est écrit sinon

que

tu vas