Soulagement

La nouvelle de la suppression des épreuves terminales du bac a sonné étrangement.

J’étais en pleine tension, en plein élan pour tenter l’impossible (il n’est pas évident de faire réviser à ses élèves des textes en grec ancien… J’ai bien galéré à récupérer des fichiers audio, etc, etc.). Un peu comme si je sautais, en extension, devant un mur de deux ou trois mètres (et sans trampoline).

Bien sûr, j’aurais aimé que mes élèves rencontrent d’autres examinateurs que moi : c’est formateur! Mais l’on se passera de ce petit plus.

La chute est là : il faut redescendre, respirer calmement à nouveau.

Mais il n’y a plus de mur.

Ouf.

Quelques instants de chute, de vertige, et puis une évidence : c’était la bonne décision, celle qu’il fallait prendre.

Soulagement.

Je n’arrive pas à me concentrer!

Voilà, c’est dit.

Vomi d’ordinateur, d’écran, de clavier, bouillie globale de cours trop mâchés et dégoût. Ce confinement me sort par le bout de doigts endoloris, les yeux explosés et le mal de crâne persistant. Mais comment font les gens qui travaillent huit heures par jour, dix heures par jour devant un ordi? Je comprends mieux pourquoi quand la nuit tombe le regard cave de ces zombies m’effraie dans les rues tristes allongées de bureaux en piles verticales.

Et toutes ces lettres qui ne veulent plus rien dire!

Et tous ces mails qui tricotent la pelote malvenue des malentendus et des délires.

Faire semblant que tout est comme avant alors que rien n’est comme avant. Fiction numérique.

Ce monde

dans lequel je fais des semis de petits pois, lis des livres et lave des draps, ce monde fait de chairs, de senteurs, de poils de chats, ce monde d’oiseaux, de pages, de cahiers, d’encre qui coule et il faut changer la cartouche, ce monde où il faut sortir le chien et observer les lapins qui courent et l’aigrette blanche qui s’envole, ce monde où l’on se parle, où les élèves ont des yeux dans lesquels on voit s’ils ont compris, ce monde de terre, de sentiers où l’on marche et de pages que l’on tourne, ce monde de lumière, de rayons de soleil : oui.

Mais les copies en ligne, les cours en ligne, mon incapacité à lire les vidéos, les fichiers audio que j’ai demandés mais avec lesquels je galère mon Dieu je galère et pourtant j’avais téléchargé des tutos, tous ces mots, vidéos, tutos, même mon ministre s’exprime sur youtube, les élèves ont tous non pas la même écriture mais la même police, mais les viédos les fichiers audio c’est jamais les mêmes formats, j’ai le bout des doigts douloureux à force de taper sur le clavier, j’ai mal aux yeux, je chouine, ce monde qui dégouline et ces fausses lumières… Non, décidément, je ne m’y sens pas comme un poisson dans l’eau.

Poisson.

Bon.

Pas tellement le sens de l’humour non plus, en ce moment.

J’enverrai un faire-part à mes amis le jour où je deviendrai drôle.