Comme un oiseau sur la branche

Canaris2019-2Je ne sais plus écrire, je ne sais plus pleurer.

Mille directions s’offrent à moi, et la cage est ouverte.

L’autre soir, quelqu’un d’ami disait : jamais dans l’histoire nous n’avions eu à gérer l’abondance, à faire face au trop-plein.

Je ne sais pas si c’est vrai, en ce qui concerne le monde.

Mais en ce qui me concerne en particulier, dans ce microcosme personnel dont les enjeux s’inscrivent en mini-miroir romantique de l’humanité (je ne suis pas mégalo, je pense à la préface des Contemplations, où Hugo s’exclame : « Nul n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui » – je cite de mémoire, c’est peut-être approximatif, pardon), j’ai beaucoup de choix. L’existant forme un tout qui regorge de possibles. Je joue du piano – trop peu. J’écris – bien, mais pas assez. J’enseigne – souvent; devenir formatrice? Jouer plus avec le chien? Courir davantage? Mieux soigner mon jardin? Tricoter plus d’un pull tous les trois ans? Améliorer ma pratique du vélo? Lire mieux, de façon plus structurée? Monter vraiment à cheval? Je touche à tout, experte en rien, si ce n’est dans l’art de lever le nez au vent. En plus, nous avons des canaris qui chantent, et que l’on peut donner à ceux qui sauront s’en occuper, avec une grande volière ou mieux encore, comme chez nous, des heures de vol en liberté. Ah, oui, j’allais oublier. Je ne sais rien faire. Mais je n’ai de cesse de tendre vers le Grand Art : être libre. J’essaie (malgré toutes les entraves) de vivre en liberté – ô tendre vers l’idéal, aérien!

Mer biographique

J’aimerais apprendre à écouter les textes. Et plus encore, j’aimerais parvenir à enseigner à mes élèves comment écouter les textes. Comme on met son oreille contre une conque pour entendre le bruit de la mer. Souvent, on ne leur a jamais montré.

Mes cours ce matin ont été terribles : la première heure, ça allait; la deuxième, bon; la troisième, plus difficile; la quatrième, je n’arrivais plus à mettre un mot devant l’autre. Fièvre, rhume, toux et éternuements intempestifs, les noeuds dans les neurones, et en grec ancien, ça ne pardonne pas. Tant pis. Ce sont des choses qui arrivent. L’idée d’aller chez le médecin, de prendre rendez-vous, d’y aller, tout ça, m’épuisait plus encore que de me rendre, routine, au lycée.

Mais si seulement ils arrivaient à écouter la mer des mots, on naviguerait plus facilement, par temps rhume.

J’ai pris le bus, pour une fois, plutôt que le vélo. Portée par le roulis, pourtant en porte à porte assez confortable, paraît-il, j’avais un authentique mal de mer. Hardi marin en moi roulé en boule tout en fond de cale. Déjà tôt, la métaphore était marine. « Ne cherchez pas des patates dans la mer », hurlait Don Quichotte. Figure de style brune et controuvée, j’ai coulé, ce matin, du nez, de la poupe et des yeux. Ah! si seulement ils savaient écouter les textes un peu mieux, je pourrais disparaître et me taire – en plein paradoxe sur le comédien, toutefois, je fais ma diva, évidemment. Toute occupée à jouer d’âme. Ferais mieux de me faire coquillage, et de rejoindre le fond de la mer, évidemment.