Perte de repères

Dormir trop, plusieurs jours d’affilée, d’un sommeil que l’on croit sans rêves, puis soudain obtenir une sorte d’état de grâce qui permet de rêver à nouveau. Cela faisait plusieurs mois que je ne m’étais éveillée au matin, les yeux clos, dans le sommeil encore, sans savoir où j’étais, à la limite, à la frontière. Ces états où nous mènent parfois le manque de sommeil, parfois l’intensité d’une réflexion qui nous échappe tant on la tient, parfois les vertiges des émois amoureux. Et là, tout simplement, le sommeil, vecteur des rêves, facteur des montagnes, porteur des tremblements des portes qui s’ouvrent, des grottes qui s’enveniment au bas des cols, des poussières de livres qui parsèment les cimes.

Ciel! j’ai rêvé.

Parce que je suis une rivière

De toute façon, tout tourne autour du je, et j’ai bien du mal à me décentrer vraiment, à passer – frontière infranchissable – de l’autre côté du pronom personnel, mille formes et avatars, rêveries, projections, kaléidoscopes, jeux de si, tourbillon des je possibles, infinis, inachevés, redoutés, honnis, impossibles, le matériau reste ces petits carreaux et losanges colorés qui tournent, se déplacent, s’irisent différemment, mais enfermés dans leur tube cylindrique (pléonasme), se répètent des compositions tautologiques, diffèrent dans leur identité, comme l’eau va à la rivière et le fleuve se jette dans la mer, tout cela procède d’une même lumière et d’un même flux, et non, pas d’énergie autour ou au-delà, pas de ciel, pas d’ailleurs, juste la lumière et le jeu des couleurs. Même le chien, même le chat, je les vis comme d’autres moi-même, et telle est ma limite et mon enfermement, l’empathie pathologique, le don trop, insupportable, et du coup le retrait brutal et le sursaut quand non, frontière. Parce que je suis une rivière je ne suis que de l’eau et je déborde, je détrempe la terre et me répands dans l’air, fines particules, puis je pleus. Qu’on me respire ou pas je me meus. Sans cesse. Rarement arc-en-ciel et plus souvent morose, mais féconde et dense. Peut-être. Inopportune. À l’envers du soleil. Parce que je suis une rivière, modeste, entre deux eaux, le fleuve et le ruisseau. Qui sont d’autres moi-même. Ma grand-mère me chantait une ritournelle qui disait : Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive. Ancrage dans l’aqueux. Mon lit, mon lit de rivière. Sans cesse retourné. Limon boueux. Puisque je suis une rivière.

Réveil

Tsouki20180208Mais que faisait-elle? Elle dormait. Elle attendait on ne sait quoi, s’était laissée envoûter par un vieux sortilège, qui lui fermait les lèvres, collait ses paupières sur ses pupilles plates, empêchaient ses paumes de s’ouvrir.

La neige la réveilla.