Dimanche soir, j’ai rencontré un ange

Parfois je me demande si je fais bien d’écrire ici, cela me traverse l’esprit un instant, puis je me dis que personne ne me lit, et bon, voilà (il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut voir? – je me souviens d’un blog ancien que j’ai tenu assez longtemps, cela fait longtemps que j’écris des bribes et des notes, c’est ainsi, on ne change pas, et j’avais ouvert ce petit site avec l’histoire du roi Midas, ce moment où, incapable de garder son secret, il le dit aux roseaux, qui le répètent au vent – ou est-ce un serviteur qui dévoile son triste secret, sa honte, ses oreilles d’âne de musicien raté, châtié par le ridicule, puni par un Apollon rieur) (mais je sais aussi qu’il ne faut pas vivre en se laissant gouverner par ses peurs) (que les mythes nous enjoignent souvent de nous taire, de nous terrer, de nous méfier des Prométhée) (pas la peur!).

Bref, dimanche soir j’ai rencontré un ange. Je n’ai pas peur du ridicule. Très exactement, je suis allée à la gare, enfants, sacs, chien en laisse, train en retard, j’avais mille choses à penser. J’attendais devant le magasin Relay, celui qui vend des journaux et même quelques livres, des chips et des bonbons. Le chien était assis devant moi, à mes pieds, sage. Un jeune homme nous regardait, très maigre, pâle, vêtu d’un pantalon de toile beige, une toile très légère et inappropriée par ce temps, une chemise blanche, une tunique plutôt. Il regardait le chien avec avidité, curiosité, un regard d’enfant appétant devant la peluche vivante, un drôle de sourire étonné devant tant de vie. Alors je lui ai proposé de venir caresser le chien : Vous voulez lui dire bonjour? Attendez, un instant (je tiens mon chien pour qu’il ne bondisse pas de joie sur les étrangers, c’est un chien sociable, trop démonstratif parfois, un chien, quoi); et le jeune homme s’approche, ravi. Le chien reste sage, détendu. Je ne regarde que le chien, que j’éduque en même temps, qui doit apprendre à rester calme en gare, dans la foule, dans le bruit, partout. Puis, en confiance, mes yeux se lèvent. Je m’aperçois que le jeune homme a des boucles, exactement celles du tableau de Léonard de Vinci, celui qui représente un mystérieux Jean-Baptiste, ou peut-être un satyre – mais celui-ci a des yeux bleus, très malicieux, qu’il cache mal derrière des lunettes cerclées de métal clair. Il porte des sandales. Il n’est pas mouillé alors qu’il a plu. Il n’est pas froissé comme quelqu’un qui passe ses journées en gare. Il a des sandales, donc, j’essaie de passer vite le regard, qu’il n’y ait pas de gêne, cela ne se fait pas. Et sa main est cassée, bizarrement cassée, comme s’il venait de tomber d’en haut, du ciel. Comme dans Les ailes du désir, de Wim Wenders, comme lorsque les anges tombent, descendent, viennent se mêler au brouhaha des hommes. Cela n’a duré qu’un instant. Je lui ai souri poliment, et gentiment, car il venait de faire un choix difficile. Il m’a dit : Merci; il était radieux. Peut-être n’était-il pas tombé du ciel, c’était peut-être le même ange, simplement, le même que celui qui se promenait à l’époque de Leonard de Vinci, parce qu’il lui ressemblait terriblement. Puis il a disparu. Seule la couleur des yeux différait. Peut-être sont-ils plusieurs.

Sur une palette

Quand je marche, je préfère dessiner une boucle plutôt que de faire un aller-retour. Des allers-retours, j’en fais souvent, mais quand il s’agit de récupérer les enfants au passage; c’est comme quand on tricote, cela crée du tissu, du couvrant, cela tient chaud. Va pour l’aller-retour. La boucle donne davantage l’impression de coller au temps, aux cycles. Cette nuit, j’ai rêvé que ma vie tenait en cinq parties, et qu’avec un bel effet de clôture j’arrivais à boucler la boucle. De là à me donner des sueurs, non pas froides, non pas angoissantes, mais l’impression d’arriver, dans la nuit, au bout de quelque chose, que je n’appellerai pas la mort mais la fin, il y avait une finitude dans l’air et quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, insaisissable, qui tournait dans l’air nocturne, non pas l’achèvement, rien n’était fini, mais quelque chose qui s’accomplissait, une satisfaction modeste de bon élève qui sait qu’en temps limité, son devoir n’est pas parfait mais qu’il a fait de son mieux et aura une bonne, voire une très bonne note, l’impression d’avoir encore à apprendre mais ça se tient quand même, un accomplissement en cinq parties et la présence diffuse, puis imposante, dans l’air nocturne, le surgissement des couleurs. Indéniablement la première partie était blonde, mordorée plus exactement, elle mordait, il y avait des teintes poussin et d’autres carrément dentées, jaune d’or comme ces fausses dents que les gens avaient, dans mon enfance, autrefois, on ne voit plus ça dans les sourires au marché, ces dents en or, en argent, ces dents gâtées et remplacées qui ne se cachaient pas. C’était un jaune impudique et profond, mais qui se plaçait au fond des mâchoires. Mordoré. Puis vint le temps du bleu, des lueurs, des espoirs, et des grandes lectures. J’écrivais alors de grandes lettres sur du papier bleu translucide, du papier avion. Temps que vint rompre, tandis que le bleu s’estompait, une époque rouge, profondément marquée par d’étranges mélanges, la culpabilité, le désir, le manque, la frustration, l’effort, la joie. Une vraie vie, sans doute. Le rouge, le rouge, le rouge me déborda. En surgit, comme une échappée, une brève période verte. C’était un printemps absolu, une renaissance. Jamais je ne m’en remettrai vraiment. Inégalable. Sans doute parce qu’il y eut moi entière, dedans, dans cette période verte-là – elle n’avait pas que cette couleur. Et puis ce fut froissé, quelque chose m’échappa. Comme si ce n’était plus mon affaire, que je ne faisais plus l’affaire. Heureusement, revint une période jaune. Je n’étais plus le même jaune que la première fois : jaune plus vif, plus pétillant; j’avais beaucoup appris des autres couleurs. Il y avait une audace nouvelle, plus de mouvements. Non pas qu’il en manquât jamais, au fond. Mais je sus me donner, m’étaler sur la toile en prenant moins de place, et avec plus de profondeur. J’espère. Alors c’est un jaune profond, citron, un peu à la Chagall, tu vois? ce jaune-là.

Sur une palette, le peintre fait des allers-retours, barbouille, mélange, ramène un peu de peinture à chaque passage. Il fait des enfants, des toiles, ça crée de la couleur, du couvrant. C’est un cycle. Ensuite, que fait-on des toiles? Grenier? Feu? Héritage? Est-ce que ce n’est pas un peu pareil? Musée, même? – Du moment que ça tient chaud.

Réveil

Tsouki20180208Mais que faisait-elle? Elle dormait. Elle attendait on ne sait quoi, s’était laissée envoûter par un vieux sortilège, qui lui fermait les lèvres, collait ses paupières sur ses pupilles plates, empêchaient ses paumes de s’ouvrir.

La neige la réveilla.