Après quoi?

C’est idiot de courir. J’ai toujours méprisé les gens qui courent : après qui? Après quoi? Leur jeunesse envolée? Leurs poumons noircis? Le temps qui passe, inexorable? Bref, c’était pour moi le signe d’une frivolité spirituelle totale, d’une absence de prise en compte de la fatalité de la vie, sans compter que c’est laid, les vêtements de sport. Courir relevait pour moi au mieux de la faute de goût, et assurément de la médiocrité : rien de tel qu’un jogger du dimanche pour me faire lever un sourcil ironique, et toussoter d’ennui, en revenant d’une longue nuit blanche qui avait uni le samedi soir au sacro-saint café-croissant de l’aube dominicale – encore un jour dont je ne verrai rien.

Puis, un jour, j’ai eu un chien. Un chien qui buvait aux fontaines. Un chien pour qui la course relevait du plaisir pur, de la joie de l’instant.

Canicross20190212Un jour, je me suis retrouvée à courir après le chien, avec le chien. Un jour, je me suis prise au jeu du mollet qui s’envole, du plaisir de la boue, du vent. Un plaisir profondément physique. Un jeu d’enfant, un jeu de chien, sans autre but que cela : courir. Oh, pas très vite. Mais un jeu avec une règle : ne pas s’arrêter!

Canicross20190221Et petit à petit, il se trouve que ça s’accélère, il s’avère qu’il va plus vite, le duo chien-maîtresse. La maîtresse pèse son poids. Effectivement, le jeu consiste à lutter contre la gravité du monde, à gagner en légèreté, en vitesse. Effectivement, on se prend pour une plume, une abeille, un tissu porté par la vent. On pourchasse son fils qui fait du vélo. On débusque des animaux qui s’enfuient des broussailles. On se découvre de nouveaux muscles, tout neufs, tout frais, comme éclos d’on ne sait quel nid.

Canicross20190309Petit à petit, on devient fétichiste. Deux images prises en février, une aujourd’hui. Petit à petit, ça devient des moments un peu magiques, dont on ferait volontiers des poèmes. Parce que c’est sensationnel. Au sens littéral du mot : tout en fragilité, tout en puissance, tout en sensation. On n’est pas très rapide, on ne va pas gagner de compétition. Mais on est là, dans la bruine matinale, dehors, avec les castors. On longe le pré des vaches blanches. Cela veut dire leurs grands yeux, la vie qui court, l’herbe grasse sur laquelle on glisse. Cela veut dire la clôture qui rouille un peu, les oiseaux dans les buissons, et quand on avance, le pic-vert qui martèle un arbre quelque part, qu’on cherche des yeux, qu’on ne voit pas, qu’on entend. Cela signifie le troupeau de vaches blanches qui arrive au galop, les yeux fixés sur le chien. Le bruit de leurs sabots. Le frisson que cela procure. Le chien qui jappe. L’émerveillement devant tant de blancheur, à comprendre pourquoi Zeus choisit une génisse blanche pour sa Io. C’est aussi le chien qui débusque une biche, et la poursuit jusque dans un bois, et revient à l’appel malgré tout. Une biche à moins de cinq mètres, au doux pelage gris, au regard à peine surpris, qui sait que la chasse a fermé depuis quelques jours, et que les rives de la Loire sont à nouveau à elle, et aux promeneurs qui  n’ont peur ni de la boue, ni de la pluie. Par exemple, un jogger du dimanche, ou plutôt, mettons, une joggeuse du samedi. Avec son chien. Pleine de mépris pour les gens qui s’abîment en boîte de nuit? Oh, quel ennui… Que nenni. Elle court, elle court; elle s’en moque, elle s’enfuit.

Rêveries

Je marche beaucoup et je ne pense à rien, vraiment à rien, comme s’il y avait du coton, ou pire, du vide. Le travail m’anesthésie.

Nez au vent

Nez au vent, j’accompagne mon chien qui respire les oiseaux et déclenche de grands vols prudents – faisans, hérons, canards variés s’éloignent.

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J’ai coupé mes cheveux. J’ai largué quelques amarres, mais pas jeté les cordages ni le bébé avec l’eau du bain. Navigation à vue, malgré la brume légère.

Dans ce pays qui a la jaunisse – maladie politique, je n’ai qu’un rhume corsé. Sans doute en manque de l’adrénaline procurée par mes trajets à vélo, j’ai voulu passer un petit bras boueux de la Loire qui monte en suivant une branche à fleur d’eau. De l’eau du fleuve plein les bottes.

La poésie d’un samedi dehors peut-elle colorer l’arbre gris des autres jours?