Du dépoussiérage, et tout ce qui s’ensuit

Et alors, il advint qu’un certain Simon, Simon-Pierre, pose sa pierre sur le coin de la table, une page arrachée d’un pavé, et lise :

« En ce sens, le mot qui aujourd’hui m’irrite le plus est celui de dépoussiérage (je veux dire des classiques). Et non point parce que la mode change mais parce qu’en effet il dit quelque chose que je refuse : l’idée que les œuvres seraient intactes, luisantes, polies, belles sous une couche de poussière, et qu’en ôtant cette poussière, on les retrouverait dans leur intégrité originelle.
Alors que les œuvres du passé sont des architectures brisées, des galions engloutis, et nous les ramenons à la lumière par morceaux, sans jamais les reconstituer car de toute façon l’usage en est perdu mais en fabriquant, avec les morceaux, d’autres choses. Églises romanes faites avec des morceaux de bâtiments antiques. Ou mieux encore, vieux hôtels du Marais transformés en magasins ou ateliers par des gens ingénus, ingénieux, qui coupaient les chambres dans le sens de la hauteur, et malheureusement aujourd’hui restaurés. Je les aimais pour leur nouvel usage. Le dépoussiérage, c’est la restauration. Notre travail à nous est tout au contraire de montrer les fractures du temps. »
Antoine Vitez

Moi, le dépoussiérage, ça me connaît. Je ne parle pas de mes qualités domestiques, qui sont discutables. Je parle de la lecture des classiques. Je parle de la tension entre l’hier et l’aujourd’hui, l’écart et le même, le culturel et l’universel. « Pourquoi lire les classiques? », c’est le titre d’un livre d’Italo Calvino qui m’avait cruellement déçue parce que j’espérais une réponse et qu’en fait, c’était une série de monographies.

Et puis un jour, j’ai compris qu’il n’y avait pas de réponse à cette question, mais en effet des rencontres.

Par exemple, cette année, j’ai rencontré Plutarque. Et que personne ne vienne m’en dire du mal, que c’est un auteur scolaire (ah bon???), que c’est plat (non!), que c’est bavard (ça, c’est ce qu’on dit quand on ne l’a pas lu), ou que sais-je. Plutarque. Un homme vraiment charmant. Habile, talentueux, toujours prudent dans ses conclusions, mais qui ne résiste jamais au charme d’un récit. Très nuancé, dans sa vision morale du monde, très prudent. Il a vu et entendu trop de choses en ce bas monde pour se permettre de juger de quoi que ce soit à l’emporte-pièce. Mais si ses livres ne servent qu’à caler des meubles bancals à l’intérieur d’un cerveau en forme de grenier, autant convoquer tout de suite la notion de délabrement culturel général. La question, quand j’ai un problème (et en ce moment, j’ai un problème moral, je l’avoue, le genre de truc insoluble lié au boulot… des questions humaines et qui me dépassent, forcément), la question, c’est : que ferait Plutarque? Non pas ce qu’il penserait, ni ce qu’il dirait. L’influence de l’antique est directement action.

Antoine Vitez a raison : si le classique est un classique (et rappelons, fait la prof en moi, que classicus, sous le stylet d’Aulu-Gelle, qui applique cet adjectif aux auteurs le premier, signifie de premier ordre, irréprochable, de bon goût, upper class…), si le classique est un classique, c’est justement parce qu’il échappe au piège de la muséographie. Il se réinvente et se redéploie sans cesse. Comme la petite robe noire, indémodable depuis pas mal de temps, un siècle, environ. Mais en plus riche, en plus significatif, en plus durable. Comme l’idée qu’on aime les roses au printemps, que ça sent bon, qu’on pourrait en écrire des poèmes. Aussi vital que cette idée-là, qui parcourt les siècles et les jardins. Comme un ciel bleu est toujours mieux.

Au théâtre des scènes, planches, acteurs, gens, comme dans nos petits théâtres intérieurs, un classique, ça ne prend pas la poussière. C’est un esprit qui germe toujours, et qui a oublié de mourir. Qui se féconde de cerveau en cerveau, y puisant çà et là un peu d’eau. Qui se réinvente au fil des saisons.

J’espère bien que Plutarque va me permettre de répondre à ma question. C’est bien pratique, qu’un type ait écrit des Oeuvres morales, tout de même.

Retour aux sources

C’est bientôt la fin de l’année scolaire. Une année difficile, dans laquelle je me suis réfugiée dans la course à pied – comme lorsqu’on fuit un monstre en se laissant happer par un long couloir sombre, dans les cauchemars. Je me suis réfugiée dans des histoires écolo dérisoires – nous sommes trop nombreux, c’est le coeur du problème, une peste, comme dans l’Antiquité, puis au Moyen-âge, puis lors de la grippe espagnole, une belle épidémie viendra tôt ou tard régler cela. J’ai foi en la fatalité. Je renoue avec un minimum d’humour noir. Vraiment, « muter », comme on dit dans l’Education nationale, c’est difficile. Pourtant, cette fois, je n’ai pas déménagé. Je n’ai pas changé de couple, ni d’animal domestique, ni de cafetière. Non. Il y avait beaucoup de continuations. Et pourtant, ça a été très difficile. J’ai perdu pas mal de poils et de cheveux, au cours de cette mue. J’ai gagné une nouvelle crinière, toute en grec ancien, avec du Sophocle et de l’Euripide très décoratifs. Le processus commence à non pas s’achever, mais à se boucler, à se refermer sur lui-même comme une boucle se boucle avant de passer au point de couture suivant. Je sens même que mon grand serpent intérieur, le câble poétique qui me relie au monde, le fantasme fou de tendre une corde de moi aux étoiles, des étoiles à moi, des arbres aux arbres sans oublier de passer par les petites fleurs, et de faire résonner le tout comme la harpe poétique absolue du bonheur de vivre dans l’instant et la révération de la fatalité, eh bien le serpent grand et voluptueux renaît de ses cendres, se fait oiseau, il lui pousse des ailes, voilà, ça y est, on touche au mythe, on y est, l’énergie revient comme des plumes blanches poussent aux écailles du serpent. J’utilise même des hapax, comme « révération ». J’ose. J’y vais. De toute façon, c’est tout ce que je sais faire. Ne me donnez pas la parole, vous ne savez pas quand vous pourrez reprendre le bâton de pluie. Donnez-la moi, que je chante, que je pleuve, que je pleure. Voilà la source. Inutile de m’attendre, j’y suis, j’y reviens. J’y suis. Ne m’attendez pas.

Après quoi?

C’est idiot de courir. J’ai toujours méprisé les gens qui courent : après qui? Après quoi? Leur jeunesse envolée? Leurs poumons noircis? Le temps qui passe, inexorable? Bref, c’était pour moi le signe d’une frivolité spirituelle totale, d’une absence de prise en compte de la fatalité de la vie, sans compter que c’est laid, les vêtements de sport. Courir relevait pour moi au mieux de la faute de goût, et assurément de la médiocrité : rien de tel qu’un jogger du dimanche pour me faire lever un sourcil ironique, et toussoter d’ennui, en revenant d’une longue nuit blanche qui avait uni le samedi soir au sacro-saint café-croissant de l’aube dominicale – encore un jour dont je ne verrai rien.

Puis, un jour, j’ai eu un chien. Un chien qui buvait aux fontaines. Un chien pour qui la course relevait du plaisir pur, de la joie de l’instant.

Canicross20190212Un jour, je me suis retrouvée à courir après le chien, avec le chien. Un jour, je me suis prise au jeu du mollet qui s’envole, du plaisir de la boue, du vent. Un plaisir profondément physique. Un jeu d’enfant, un jeu de chien, sans autre but que cela : courir. Oh, pas très vite. Mais un jeu avec une règle : ne pas s’arrêter!

Canicross20190221Et petit à petit, il se trouve que ça s’accélère, il s’avère qu’il va plus vite, le duo chien-maîtresse. La maîtresse pèse son poids. Effectivement, le jeu consiste à lutter contre la gravité du monde, à gagner en légèreté, en vitesse. Effectivement, on se prend pour une plume, une abeille, un tissu porté par la vent. On pourchasse son fils qui fait du vélo. On débusque des animaux qui s’enfuient des broussailles. On se découvre de nouveaux muscles, tout neufs, tout frais, comme éclos d’on ne sait quel nid.

Canicross20190309Petit à petit, on devient fétichiste. Deux images prises en février, une aujourd’hui. Petit à petit, ça devient des moments un peu magiques, dont on ferait volontiers des poèmes. Parce que c’est sensationnel. Au sens littéral du mot : tout en fragilité, tout en puissance, tout en sensation. On n’est pas très rapide, on ne va pas gagner de compétition. Mais on est là, dans la bruine matinale, dehors, avec les castors. On longe le pré des vaches blanches. Cela veut dire leurs grands yeux, la vie qui court, l’herbe grasse sur laquelle on glisse. Cela veut dire la clôture qui rouille un peu, les oiseaux dans les buissons, et quand on avance, le pic-vert qui martèle un arbre quelque part, qu’on cherche des yeux, qu’on ne voit pas, qu’on entend. Cela signifie le troupeau de vaches blanches qui arrive au galop, les yeux fixés sur le chien. Le bruit de leurs sabots. Le frisson que cela procure. Le chien qui jappe. L’émerveillement devant tant de blancheur, à comprendre pourquoi Zeus choisit une génisse blanche pour sa Io. C’est aussi le chien qui débusque une biche, et la poursuit jusque dans un bois, et revient à l’appel malgré tout. Une biche à moins de cinq mètres, au doux pelage gris, au regard à peine surpris, qui sait que la chasse a fermé depuis quelques jours, et que les rives de la Loire sont à nouveau à elle, et aux promeneurs qui  n’ont peur ni de la boue, ni de la pluie. Par exemple, un jogger du dimanche, ou plutôt, mettons, une joggeuse du samedi. Avec son chien. Pleine de mépris pour les gens qui s’abîment en boîte de nuit? Oh, quel ennui… Que nenni. Elle court, elle court; elle s’en moque, elle s’enfuit.