Cri cru

Le cri cru crée un labyrinthe. On s’y perd facilement. Cuit, recuit, mijoté, le cri se sert plus facilement : on peut le mettre dans une assiette, poser des couverts, plier une serviette dans un verre propre; bref, le cri cuit est plus facile à faire digérer à son entourage. On explique; on civilise.

Cri cru : mouvement de rage. Je n’ai pas été en colère depuis longtemps. Je n’ai pas envie de me fâcher, en ce moment. Il y a peu de brusquerie en moi. J’ai beau aller à la pêche des colères intérieures, je n’en ai pas. Je ne peux pas inventer une fausse colère, une humeur qui n’existe pas. Il coule de la douceur, presque de la mollesse, et un goût pour la contemplation, dans mes veines. C’est une soupe à la betterave additionnée de crème fraîche.

C’est pourquoi je lis Aristote.

Tous les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c’est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons, pour ainsi dire, la vue à tout le reste. La cause en est que la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le plus de connaissances et nous découvre une foule de différences.

Aristote, Métaphysique, A, 980a, Trad. Tricot, Ed. Vrin.

Et je prends plaisir, le rose de la betterave en moi, à lire, et à savourer Aristote. C’est un légume-racine. Je me sens légitime dans ma contemplation. Cri-cru. Bibliothèque des représentations. Arbre des idées, qui classe et repose. Goût du regard. Je me promène au milieu des arbres. Ils sont nombreux. J’avance. Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres, ils naissent comme eux. (Iliade, chant VI).

Οἵη περ φύλλων γενεὴ τοίη δὲ καὶ ἀνδρῶν.

La foule des différences se presse. Elle prend le tramway. Les gens sont aussi différents que les feuilles, les fruits et les légumes. Ils ont toutes les couleurs, des formes étranges, se meuvent comme des nuages. La plupart sont cuits. Et puis il y a un petit bonhomme que je regarde (comment son cri n’attirerait-il pas l’attention?), hurlant, trop chaud dans sa combinaison trop grande, tout rouge, cassant les oreilles de toute la rame, pas encore civilisé. C’est la betterave initiale. On reprend tout à zéro. Cri-cru.

 

Périclès

En ce moment, le vent tourne autour d’Athènes, de Tassos, de l’impérialisme athénien et de ses causes, de la vie de Périclès – bref, je lis un livre d’histoire, d’un certain Vincent Azoulay, qui s’intitule sobrement Périclès. Je m’offre en ce printemps un petit bain de jouvence quant à mes fort modestes savoirs, j’ai autrefois appris à traduire des textes mais je manque toujours de repères historiques, il semblerait que malgré son caractère (je l’avoue volontiers, toute lettres classiques que je suis, parce que lettres classiques sans doute, plus attachée à la lecture personnelle des textes, à l’entrée dans le jeu de la traduction, à la réflexivité à laquelle cet exercice conduit sur sa propre langue, et puis aux idées neuves que cela fait surgir, le contact presque surréaliste entre notre monde et celui-là-bas, l’étincelle, l’oxygène entre les deux silex, je trouve cela poétique, en fait) – et donc j’assume de ne pas tout à fait comprendre comment on peut encore infiniment réécrire et réinterpréter l’histoire antique, dont on connaît déjà les sources et leurs limites, alors même que je comprends si bien qu’on plonge et qu’on replonge dans cette mer limitée de textes excellents. Je reprends : il semblerait que malgré son caractère un peu suranné, l’histoire antique fasse encore des découvertes, et qu’il me faille me mettre à jour, en ce qui concerne la recherche universitaire. Il faut bien des professeurs-chercheurs en histoire de l’Antiquité. Je me dis cela, toutefois, qu’il s’agit de sources fabuleuses, de textes merveilleux, bien que parfois un peu âpres d’abord, qui se méritent. Les siècles ont opéré des tris. Rien à voir avec l’océan, le fatras moderne. Je suis en train de mettre sur la pile des livres à donner certains auteurs adulés il n’y a pas vingt ans. Il y en a un qui s’intitule Tout passe, de Gabriel Josipovici. C’est bien vrai. C’est un beau texte, mais je sais que je ne le relirai pas. Il n’y aura pas d’étincelle, il n’y aura pas d’écart, pas d’oxygène entre les silex : ce livre, sage, de la sagesse immense de l’auteur qui a compris que le temps passe, le motif éternel de la vanité, notre fragilité humaine, la seule solidité des liens minuscules qui, tressés, finissent par former la chaîne solide des affections et des mémoires, ce livre, tout sage qu’il est, tout poétique, est trop près. Trop près de moi, de mon époque, de la conception du monde (Weltanschauung comme on dit chez moi) qu’adopte mon biotope socio-culturel global. Et donc, pas d’étincelle. À quoi sert-il de lire un texte avec lequel on est profondément d’accord? Je n’ai pas besoin de réassurance narcissique – pas en ce moment. J’avoue volontiers que, face à la violence chaotique du vaste monde, c’est évidemment un besoin fréquent. Mais j’irai chercher quelqu’un d’autre : ce livre-là a déjà fait son office de pansement. Et je cherche des écorchures : non par masochisme, mes ces petites effilochures aux genoux qui sont la marque des aventures, de l’accroche, de ces instants où l’on abdique sa peur et l’on va vers l’avant, vers l’ailleurs, en essayant de se dépasser.

Nota bene : on remarquera que cet élan verbal s’accompagne, de façon ironique, vers un retour vers les textes anciens. S’agit-il de l’aveu implicite d’un renoncement? D’un désespoir acquis face à la décadence intellectuelle contemporaine? D’un snobisme? D’un goût?

Je m’amuse. Juste cela, cette injonction : se connaître soi-même, les efforts qu’on a besoin de fournir, et savoir aussi, là-dedans, où est son plaisir.

Les fractures

Il y a les gens qui savent, et puis ceux qui ne savent pas. Ceux qui ont vécu des événements qui les rendent tristes, ou en colère. Cette deuxième idée, c’est ce que dit Alice Zeniter, dans L’Art de perdre, un livre très documenté et admirable de finesse psychologique. Mais il y a autant de prénoms répétés jusqu’à donner le tournis que chez Dostoïevski!

Les mondes sont séparés, entre les êtres, avec des cloisons aussi invisibles qu’infranchissables. Voilà ce à quoi je songeai, hier.