Lectures de septembre

Ce n’est pas un mois au cours duquel j’ai beaucoup de temps, en général.

J’ai tout de même lu deux bons livres – rien de très surprenant, les titres sont célèbres, et un recueil de poèmes :

Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, un livre qui est le contraire de la mièvrerie comme son titre pourrait le faire croire. En le lisant, je me suis souvenue de mon immense plaisir à lire, de lui, La mouette et le chat. J’aime son écriture limpide et douce, sa réflexion posée sur nos mouvements désordonnés, si souvent risibles, à nous les hommes.

 

Foeninkos, Charlotte. J’ai beaucoup lu de livres de lui, j’en ai même étudié un avec mes VCM, à l’époque où cette section existait encore. C’est un auteur tendre. Ce n’est pas un génie, mais c’est un auteur cohérent, qui manie bien la langue et est capable de mettre en scène, dans une économie de moyens efficace, des émotions profondes. J’ai donc beaucoup d’estime pour lui. J’hésitais à lire ce livre, je différais son emprunt parce que j’avais peur de pleurer – est-ce qu’il y a de bons moments pour lire des livres qui font pleurer? Ce livre retrace la vie de Charlotte Salomon, et évite, avec justesse, les larmes. Je n’ai pas pleuré. J’ai été emportée juste au-delà, dans l’espace de la gravité. Il s’agit donc d’un livre assez précieux, et rare, qui parvient à échapper aux clichés du « tragique destin de l’artiste » et autres expressions dégoulinantes d’empathique candeur – feinte ou réelle, qu’importe. J’apprécie que ce texte nous emmène dans l’espace profond de l’hommage respectueux, des faits implacables, là où le fatum se mêle au besoin de créer, de vivre et d’agir.

 

Lu aussi, d’André Velter, Zingaro suite équestre. C’est un auteur qui ne me déçoit pas, jamais jusque là (et puis l’an passé, je me souviens encore du regard émerveillé d’une élève, qui a acheté, de lui, le recueil L’amour extrême, je leur avais lu un texte ou deux, et m’expliquant qu’elle avait compris que la poésie s’adressait aussi à elle. Ce sont les petites pépites qu’on a besoin de secouer, fin septembre, pour faire revenir quelques étincelles d’or au-dessus du tas de copies.) Poèmes et dessins, c’est beau.

 

Le reste, feuilleté ou lu, fut oubliable.

Lectures

Petit point sur les lectures des derniers jours :

j’ai lu Joy Sorman, Boys, boys, boys. En fait, ça date un peu (lecture à la mode quand ce livre a eu un prix!), mais la réflexion sous-jacente est tout à fait d’actualité, même si le Paris décrit, et son mode de vie, a bien pris dix ans. C’est intéressant, de voir comment elle montre que la virilité, le fait de s’exprimer avec une forme d’audace, un peu de force, est une vertu. Comment elle passe, en se faisant violence, avec effort, du monde du féminin à celui non du masculin, mais du viril. Pourquoi pas. C’est une thèse. Je ne suis pas absolument convaincue – si ce n’est que ça sonne authentique, on sent une voix prise au piège de sa propre représentation, et qui s’y débat. Je pense qu’on a le droit de préférer vouloir appartenir au monde des gens un peu puissants, qu’il est bon d’avoir de l’ambition, de vouloir agir plutôt que subir – mais il manque cela, l’ambition, l’action, l’effet. C’est une quête identitaire qu’elle narre, comme s’il s’agissait de faire un « travail sur soi », comme si c’était affaire de psychologie. Alors qu’on connaît tous l’importance de la matière, en matière de hiérarchie humaine. Elle peut vouloir du pouvoir, mais qu’elle le dise, et qu’elle agisse, au lieu de narrer d’assez vains changements intérieurs. Bon, ça montre une génération de femmes déboussolées, au tournant des années 2000 (j’imagine que je suis censée en faire partie?).

Et puis j’ai lu Gros oeuvre, toujours d’elle. Un chapitre, une maison. C’est un peu bobo-écoloïsé (genre, viens, on va vivre dans une tente, un préfa, un échafaudage, prenons-nous par la main, viens mon chouchou on vit de rien). Mais ça se laisse lire, c’est attachant, c’est amusant, c’est engagé. Un peu d’autodérision ne serait pas malvenue, à mon goût. Pourquoi pas, des histoires de maison. Mais je crois que la réflexion sur l’interaction entre l’homme et son habitat n’est pas assez poussée. Il y a quelques beaux chapitres, sur des maisons d’artistes cassées, détournées. Quand elle s’éloigne du politique, elle y gagne.

J’ai lu La Douce empoisonneuse d’Arto Paasilina, parce qu’on m’a recommandé cet auteur finnois. Oui, il écrit bien, c’est assez truculent, c’est drôle! L’histoire est bien menée, surtout au début, on entre dans un univers neuf et cela fait du bien, presque comme un sauna littéraire. Après, j’avoue que le canevas m’a semblé un peu trop prévisible à partir de la page 150, et j’ai lu un peu vite la fin, sans grande surprise – toutefois, l’expression, vive, imagée, garde d’un bout à l’autre son charme. Il faudra que j’en trouve un autre du même auteur, à lire.

Et puis j’ai lu Poétique de l’égorgeur, de Philippe Ségur. Alors… comment dire… c’est très bien écrit, c’est finement mené, c’est très autobiographique (évidemment, ce type est prof dans une fac de droit, a des chiens, et probablement un enfant, ou deux, et vit dans le sud de la France). Il y a même une réflexion, genre mise en abyme, sur le geste même d’écrire, le fait d’inventer des histoires, le pouvoir de l’imagination. Il y a du vrai, du faux, et même le trouble des frontières. C’est un livre excellent, objectivement. Et pourtant, je n’ai pas aimé ce livre – pourquoi? Parce qu’il ne m’a pas emmenée ailleurs, moi, Alice, qui suis prof aussi, et qui a aussi un chien, un chat, et des enfants, même que j’en ai deux, et que je vis dans le centre de la France, et que parfois je réfléchis sur le geste d’écrire, sur les golems, les fantômes, et les vies doubles qu’on pourrait mener. Ce livre a tout pour lui, mais il est trop fraternel, jusque dans l’écriture, il a quelque chose d’incestueux qui le rend désagréable au toucher, impossible. Je l’ai lu très vite, pour m’en débarrasser, jusqu’à en avoir les yeux qui pleurent – mais je l’ai lu! Un très bon livre. Mais qui ne vient pas d’assez loin.

Je ne sais pas trop quoi lire, maintenant. Je ne sais pas… Avec la rentrée… On verra.

 

Détours par la Sibérie

Après la lecture des « Neiges bleues » de Piotr Bednarski, j’ai entrepris d’ouvrir un livre de Tchekhov, « L’île de Sakhaline ». C’est une île tout au bout de la Russie, tout près du Japon, une zone âprement disputée sur le plan géopolitique, mais pas vraiment un jardin d’Eden. Elle servait de goulag, autrefois, de lieu de relégation. Je ne m’étais jamais rendu compte, n’ayant lu ou vu que quelques pièces de Tchekhov, des pièces douces-amères, à quel point c’était en fait un humaniste vrai et plein, un peu comme un Hugo, l’un de ceux qui ont décidé de prendre le parti des hommes et de révéler ce qu’il peut y avoir de noble et de bon en chacun. Tchekhov enquête, fait des fiches sur chacun, considère chaque être humain qu’il a en face de lui, écoute les histoires des gens condamnés, celles de ceux – conjoints, enfants- qui ont choisi d’emprunter avec leur proche la route de l’exil. Il compte les femmes et les enfants, les chiens et les poules, les trop rares vaches. Sans femmes et sans enfants, pas de richesses, pas de vie. Il compte l’alcool bu, la violence répertoriée, la violence silencieuse, il évalue l’état d’hygiène, constate la salubrité des murs, milite pour le respect de la personne humaine, et parfois pour un peu de bon sens, et de douceur. En fait, je ne savais pas qui était Tchekhov. On découvre un homme bon, même s’il ne parle jamais, au grand jamais, de lui; mais plutôt des horreurs d’un monde d’abjection, où lui pourtant découvre des hommes.