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Seulement la plume d’un oiseau,

seulement le vent qui se lève,

le chien qui court comme le vent,

l’aile de l’oiseau qui se soulève;

seulement l’air et l’eau, seulement loin des villes,

seulement les hameaux et les châtaignes closes

s’ouvrant au feu du bois de l’automne dernier;

seulement la plume d’un oiseau,

seulement l’été qui s’achève,

le chien qui court comme le vent,

seulement.

De ce qu’on aime ce qui nous manque – est-ce si sûr?

Près de moi, un voyageur arbore aux deux poches de côté de son sac à dos une gourde d’eau, un parapluie. C’est jour de canicule. Chanceuse aujourd’hui, j’ai eu mon train qui était en retard, puisque moi-même en retard pour avoir (ô acte manqué !) omis de tourner vers la gare, trajet pourtant effectué mille fois au moins. Y aller en voiture, sinon… Plus rapide, mais bien plus fatigant. Pas envie de conduire deux heures, en fin de journée, aveuglée par la canicule. Pas envie de rajouter du chaud au chaud, du carbone au carbone, des cillements de paupière épuisée aux nuits courtes. J’écris ici : c’est une pollution du monde plus légère, et plus jolie. Les maraîchers s’activent dans le paysage souple. Ils cueillent les salades. Beaucoup de maisons ont déjà leurs volets clos. Ailleurs, c’est grand ouvert encore, du linge sèche, et des coquelicots s’ouvrent innombrables sur les buttes, en travers des champs. J’appartiens à un monde bucolique. Élevée en ville, je n’y étais pas assez libre pour en goûter tous les plaisirs. Étais-je si.entravée que ça ? Non. Mais la ville est lieu de clôtures et frontières, la ville c’est l’espace des propriétés.  Mon train du matin traverse donc la campagne ; les tracteurs circulent, on arrose peu. Manque d’eau. L’aime–t’on tant que ça ? Sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-corps, un signe de la crue, qui menace toujours les hommes si petits.

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Retour aux sources

C’est bientôt la fin de l’année scolaire. Une année difficile, dans laquelle je me suis réfugiée dans la course à pied – comme lorsqu’on fuit un monstre en se laissant happer par un long couloir sombre, dans les cauchemars. Je me suis réfugiée dans des histoires écolo dérisoires – nous sommes trop nombreux, c’est le coeur du problème, une peste, comme dans l’Antiquité, puis au Moyen-âge, puis lors de la grippe espagnole, une belle épidémie viendra tôt ou tard régler cela. J’ai foi en la fatalité. Je renoue avec un minimum d’humour noir. Vraiment, « muter », comme on dit dans l’Education nationale, c’est difficile. Pourtant, cette fois, je n’ai pas déménagé. Je n’ai pas changé de couple, ni d’animal domestique, ni de cafetière. Non. Il y avait beaucoup de continuations. Et pourtant, ça a été très difficile. J’ai perdu pas mal de poils et de cheveux, au cours de cette mue. J’ai gagné une nouvelle crinière, toute en grec ancien, avec du Sophocle et de l’Euripide très décoratifs. Le processus commence à non pas s’achever, mais à se boucler, à se refermer sur lui-même comme une boucle se boucle avant de passer au point de couture suivant. Je sens même que mon grand serpent intérieur, le câble poétique qui me relie au monde, le fantasme fou de tendre une corde de moi aux étoiles, des étoiles à moi, des arbres aux arbres sans oublier de passer par les petites fleurs, et de faire résonner le tout comme la harpe poétique absolue du bonheur de vivre dans l’instant et la révération de la fatalité, eh bien le serpent grand et voluptueux renaît de ses cendres, se fait oiseau, il lui pousse des ailes, voilà, ça y est, on touche au mythe, on y est, l’énergie revient comme des plumes blanches poussent aux écailles du serpent. J’utilise même des hapax, comme « révération ». J’ose. J’y vais. De toute façon, c’est tout ce que je sais faire. Ne me donnez pas la parole, vous ne savez pas quand vous pourrez reprendre le bâton de pluie. Donnez-la moi, que je chante, que je pleuve, que je pleure. Voilà la source. Inutile de m’attendre, j’y suis, j’y reviens. J’y suis. Ne m’attendez pas.