La tendresse

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de mes animaux favoris. C’est un lien qui n’a rien à voir avec celui que l’on noue avec un humain : chien, chat, cheval, n’ont pas tellement de point commun avec les enfants (même si on les nourrit, je ne vois que ça; mais un enfant, on l’emmène vers l’indépendance, l’autonomie – pas l’animal), donc pas de substitution possible. Je balaie d’un revers de main les propos méprisants qui renvoient le propriétaire d’un animal à sa difficulté à dominer d’autres personnes, d’autres gens, comme s’il s’agissait d’assouvir un besoin d’affirmer sa supériorité. Par exemple, Diderot se moque ici, dans Jacques le fataliste :

« Jacques demanda à son maître s’il n’avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n’ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens; s’il n’avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. « Eh bien! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l’homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m’arrive rarement, continua Jacques; lorsqu’il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu’il me demande l’histoire de mes amours, et que j’aimerais mieux causer d’autre chose; lorsque j’ai commencé l’histoire de mes amours, et qu’il l’interrompt: que suis-je autre chose que son chien? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes. »

Mais ici, Diderot s’amuse. Souvent, le chien, c’est le symbole de la sensualité, dans beaucoup d’oeuvres (j’en cite deux exemples : la nouvelle de Tchekhov La dame au petit chien, et puis le tableau de Rembrandt qui porte le même titre). Les animaux nous relient à notre propre animalité, mais aussi à notre amabilité d’humains. Depuis que j’ai un chien, je parle davantage aux humains, aux autres propriétaires de chiens, et surtout je suis dans l’obligation de leur faire confiance : la plupart sont heureux que leur chien trouve un partenaire de jeux; parfois, on prévient : « Je retiens mon chien, il est trop stressé, je ne le laisserai pas jouer avec votre chiot aujourd’hui ». Les humains rompent avec l’anonymat des villes, les comparaisons, les dominances. On entre dans un monde où il faut se faire confiance, partager l’espace, se parler. Avec les animaux, pas d’hypocrisie possible, pas de faux-semblant : le langage du corps ne ment pas. J’observe nettement moins de concurrence et de jeux de comparaisons entre propriétaires de chiens ou de chevaux qu’entre parents de jeunes enfants (qui n’ont de cesse de comparer les apprentissages, les trucs et astuces, les retards et les précocités). Cela existe un peu, c’est sûr. Mais l’enjeu est moins fort, car seuls les enfants incarnent la transmission. Avec les animaux, on est sur le pur présent. Et dans une forme d’adhérence aux corps, à l’espace, aux sensations, une tendresse très grande avec le monde autour, comme lorsque tout à l’heure mon gentil cheval est resté près de moi au pré, alors que j’avais détaché son licol, posant son encolure sur mon épaule, préférant un câlin au foin, à l’herbe, à l’eau et aux copains, content (au sens plein – sachant se contenter) de cet instant d’harmonie avec un humain – et réciproquement.

Détours par la Sibérie

Après la lecture des « Neiges bleues » de Piotr Bednarski, j’ai entrepris d’ouvrir un livre de Tchekhov, « L’île de Sakhaline ». C’est une île tout au bout de la Russie, tout près du Japon, une zone âprement disputée sur le plan géopolitique, mais pas vraiment un jardin d’Eden. Elle servait de goulag, autrefois, de lieu de relégation. Je ne m’étais jamais rendu compte, n’ayant lu ou vu que quelques pièces de Tchekhov, des pièces douces-amères, à quel point c’était en fait un humaniste vrai et plein, un peu comme un Hugo, l’un de ceux qui ont décidé de prendre le parti des hommes et de révéler ce qu’il peut y avoir de noble et de bon en chacun. Tchekhov enquête, fait des fiches sur chacun, considère chaque être humain qu’il a en face de lui, écoute les histoires des gens condamnés, celles de ceux – conjoints, enfants- qui ont choisi d’emprunter avec leur proche la route de l’exil. Il compte les femmes et les enfants, les chiens et les poules, les trop rares vaches. Sans femmes et sans enfants, pas de richesses, pas de vie. Il compte l’alcool bu, la violence répertoriée, la violence silencieuse, il évalue l’état d’hygiène, constate la salubrité des murs, milite pour le respect de la personne humaine, et parfois pour un peu de bon sens, et de douceur. En fait, je ne savais pas qui était Tchekhov. On découvre un homme bon, même s’il ne parle jamais, au grand jamais, de lui; mais plutôt des horreurs d’un monde d’abjection, où lui pourtant découvre des hommes.

Sur les routes (imaginaires)

Depuis que nous vivons avec un petit chien, je sors beaucoup plus, connais les gens de mon quartier, bavarde avec mon prochain. Je connais de nouvelles routes, des chemins supplémentaires.

Bientôt je serai prête pour partir à cheval, en utilisant ce genre de logiciel qui vous projette dans un temps reculé, encore quelques années d’équitation, et ce sera bon! Et puis j’aurai un gentil chien pour m’accompagner, débusquer les lièvres avant qu’ils ne fassent sursauter mon cheval, et le garder lors des petits arrêts.

Aujourd’hui, en balade, nous avons vu passer un chevreuil, bondissant. C’était beau.