Un dîner déjà vieux

Hier soir, une soirée : parquet en bois ancien, hauts plafonds, fenêtres donnant sur un cimetière. Rue calme. Dans des cadres : quelques caricatures de chacun des habitants, dans le style de celles que réalisent pour les chalands les artistes en herbe du parvis de Beaubourg (en herbe, aux sens pleins); des publicités anciennes, aux couleurs assorties, rouges sombres, ocres et bleus puissants, contrastant avec un graphique critiquant l’existence de fortunes en France possédant tout ou partie de certains médias (pourtant de l’un découle l’autre); soirée calme. On y parle théâtre. Critiques. Débats. On y verdurinise un peu. On y prend plaisir : c’est de temps en temps. Si c’était plus fréquent, on serait vraiment bourgeois.

Hier soir, une soirée bourgeoise, donc. Agréable, évidemment. Et déjà vieux, le récit qui remonte et qui fait pleurer, au détour d’une question censée attester qu’ici, on n’est pas tout à fait bourgeois. Une question un peu personnelle, presque intime, une question pour savoir pourquoi entre moi et une collègue, entre une collègue et moi, c’est depuis toujours le grand froid. Ma foi! quand j’ai raconté, j’ai pleuré. C’est parce que je n’y pense pas tous les jours. Du coup, sous l’effet de la surprise, ça n’est pas sous contrôle, ça n’a pas été verbalisé, décodé, récifié en amont – récifié je veux dire à la fois mis en récit et transformé en récif, en roc, figé, solide. Non, c’est une matière un peu informe, pas travaillée. Celle de la surprise, de la stupéfaction, de la sidération devant la haine à l’état brut, celle d’une personne qui décide un beau jour, sans doute parce qu’elle a peur, qu’elle a entendu une phrase qui lui a fait peur, l’a fait douter un instant, l’a effrayée, décide qu’une collègue (moi, en l’occurrence) qui est nouvelle, qui parle autrement, qui est un peu différente de ce qu’elle connaît et de ce qu’elle a catégorisé, qui a un ton qui la surprend et qui du coup lui déplaît, en fait, la haine d’une personne un peu fragile assurément mais tout aussi assurément méchante, puisqu’elle a ça en elle capable de se déverser, d’écrire des mots brutaux, violents, de convoquer le champ lexical du vomi, de la répulsion, et moi j’éprouvai donc de la sidération face à l’expression de cette haine qui enferme l’autre (et l’autre, en l’occurrence, c’est moi) dans une image caricaturale, sans possibilité d’en sortir, une haine qui enferme l’autre (une haine sans doute venue, au fond, c’est ce que je crois, de son incapacité profonde à appréhender l’altérité, malgré tout ce qu’elle peut dire et voter et clamer, moi ce que j’ai ressenti c’est cela, une haine de moi pour cela, pour cette altérité-là, au fond, une homophobie totale et absolue même si socialement, évidemment, elle se récrierait que non au grand jamais, mais cette vibration de haine je la connais, je la sais, heureusement pour moi je ne l’ai pas sentie trop souvent mais c’est comme la tempête qui se lève en montagne, on sait qu’il va pleuvoir, c’est des émotions mais la boussole s’affole et ne ment pas); et cette haine, je n’y pense pas tous les jours, évidemment, je la mets à distance, je l’évite, je l’ignore, parce que je sais qu’on ne discute pas avec elle pas plus qu’avec la pluie ou la tornade, mais cette haine, de temps en temps, cela fait presque dix ans, de temps en temps elle ressort, sous la forme d’un mail violent, qui dit bien qu’en face il n’y a pas quelqu’un, pas quelqu’un que l’on considère mais un Autre (et l’autre, en l’occurrence, c’est moi), un autre qui ne mérite ni bonjour, ni au revoir, ni considération, quelqu’un à qui on ne parle pas car il faudrait la regarder, mieux vaut écrire, mettre à distance pour ne pas se confronter à la personne réelle, quelqu’un à qui on balance son absence de considération pour le pétrifier, le récifier, le transformer en roc ou en récif dans l’océan de son propre récit névrotique personnel, lui ôter toute personnalité, toute existence, toute mobilité ou toute possibilité de mobilité ou de changement (et Dieu sait que j’en ai vécu des changements, en presque dix ans), lui ôter toute mobilité, toute créativité, toute liberté mais le récifier absolument (et le récif, en l’occurrence, c’est moi). Je ne suis pas victime parce que je fuis, j’esquive – il n’y a que ça à faire. Contre la pétrification, être mobile absolument. J’existe en dehors de cette caricature avec qui, contre qui elle vit, et à qui elle a choisi de donner mon nom. (Je sais qu’elle a d’autres têtes, c’est ainsi, pas d’obnubilation à mon égard, mais je ne peux pas non plus dire tant mieux; elle caricature ceux qu’elle appelle les arrivistes, et cette expression traduit bien sa haine du mouvant, du vivant, au fond; et c’est d’autant plus instructif que ça repose non pas sur le monde réel, mais sur son récit fantasmé de son propre environnement). Mais ce n’est pas une caricature amicale, comme celles qui ornent les murs du salon bourgeois sans l’être. Il ne s’agit pas de ce petit retour ironique sur soi-même qui permet de se penser sur le grand échiquier des êtres, avec un peu d’autodérision et un brin de tendresse, non. C’est une caricature de celles qui mènent au meurtre – évidemment, exempte de tout doute, la personne en question est convaincue qu’elle est du côté du bien, du bon, de la justice sociale (de la justice elle aime le glaive, pas la balance); évidemment elle se veut exempte par intention de tout ce qui pourrait être mal moralement (le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et le racisme social) et pour autant, loin du doute, avec la meilleure intention du monde, sûre d’elle, elle s’autorise à rendre le monde meilleur en éliminant les composantes qui la dérangent, l’Autre (et, en l’occurrence, l’autre, c’est moi), en les tenant à distance de sa sphère, de son environnement, qu’elle maintient, sec, immuable, c’est ainsi. Immobile. Déjà vieux. Vieux depuis toujours.

Poussière, qui retournera à la poussière.

Voilà, ne plus y penser, et ôter la poussière de l’oeil quand poussière il y a, et poutre quand poutre, parfois. Douter. Car il existe aussi de plus belles sources de larmes. Mais ne pas nier l’importance de cette vindicte violente à l’origine de tant de crimes ici-bas. Ces dîners déjà vieux où parfois, hélas, juste pour maintenir le récif dans l’océan du récit, certains dévorent cruellement les autres hommes, dans leurs repas de pierres.

 

Rapports à l’espace

Histoires de mon corps :

Autrefois (espace trop vaste à définir plus précisément après),

autrefois, donc, j’aimais aller m’enfermer dans certains endroits. Des cafés. Des salles de spectacle. Des sièges de théâtre, avec un numéro : 0 13, pour bien voir d’en haut, B 17, pour la proximité avec le visage du comédien, C8, pour la qualité du son, M 23, pile au milieu, pour les lumières. J’allais aussi dans les librairies, le soir : on s’assoit, chacun porte sa chaise en plastique (au début, le libraire ploie sous sa pile, et chacun vient prendre sa chaise, comme le bedeau qui amène la pile des missels); et puis j’aimais écouter pérorer un vieux bonhomme, ou une femme charmante, parce que c’est vrai, ce sont des gens précieux, et leurs mots chargent l’air de broderies légères comme des plumes merveilleuses sur un paon, cela démultiplie les regards, ouvre tout, c’est magique.

Autrefois, j’avais l’impression que c’était the place to be, l’endroit où il se passe quelque chose, où vibre l’intelligence. Et c’est vrai. Je ne me dédie pas.

Toutefois,

toutefois,

toutefois en même temps, (c’est la journée de l’écrit de philosophie pour le bac, ça sent la dissertation à plein nez, changeons!)

Mais un bouleversement advint : le chien.

Pas n’importe quel chien, pas un clébard quelconque et encore moins le chien de quelqu’un d’autre, fût-il beau ou malin, non : mon chien.

Et mon chien changea mon rapport à l’espace.

Mon chien furète, court, bouge, renifle, saute, respire, découvre – et moi avec lui. Beaucoup d’heures par semaine. Souvent. Tous les jours. Et cela change tout : je ne supporte pas d’être enfermée. J’ai du mal avec les espaces clos, d’où l’on ne voit pas le ciel. La salle obscure, le cinéma, les volets fermés, le rideau lourd du théâtre, ce rouge sombre et dense qui contraste si violemment avec les filaments éthérés d’un coucher de soleil, la douceur ténue de ses roses, puis leur embrasement, ce noir d’artifice m’angoisse. Ce qu’il laisse advenir a intérêt à être beau, au moins autant qu’un coucher de soleil.

Une expérience répétée modifie le comportement.

Je me demande ce qu’en dirait un éthologue : probablement qu’en faisant une prise de sang avant et après chaque promenade, on observe une augmentation de l’ocytocine, une baisse de la sérotonine, une amélioration des fonctions cardiaques et respiratoires, et que n’importe quel corps cherche à répéter une expérience agréable.

Peut-être, en allant plus loin, il ou elle observerait la richesse des interactions sociales au cours de la promenade, échanges homme/animal, mais aussi moments d’étonnements et de surprises, tant il est vrai qu’un jeune faisan qui s’envole, l’ouverture d’un jaune stupéfiant d’une fleur nouvelle, les variations des bruits et des images, tout cela rend le monde tremblant comme un coeur, et émouvant.

On comparerait les Oh! et les Ah!, les applaudissements sincères, les moments de suspens et de craintes, les résolutions heureuses et les signaux du soulagement. Le docteur en éthologie – ou la docteure, cette personne ferait des graphiques et des tableaux très précis.

On comparerait, donc, et on expliquerait pourquoi en ce moment, j’ai du mal avec l’impression d’enfermement.

Puis, plus tard, j’essaierai de monter une pièce aussi riche en émotions, pour les gens qui ne peuvent pas s’amuser avec un frisbee et un chien devant un coucher de soleil, parmi les herbes hautes, les aigrettes et les hérons. (Sujet : l’art a-t-il pour vocation d’imiter la nature, ou de la dépasser, en transfigurant ses beautés, voire en leur permettant de s’inscrire dans la durée, ce qu’on appelle parfois les rendre immortelles? – on est toujours rattrapé par les démons de la dissertation, quand on est de mon école.)

Je m’en échappe, figurez-vous. Je fais l’école buissonnière. C’est plus beau dehors. Espace ouvert!

Périclès

En ce moment, le vent tourne autour d’Athènes, de Tassos, de l’impérialisme athénien et de ses causes, de la vie de Périclès – bref, je lis un livre d’histoire, d’un certain Vincent Azoulay, qui s’intitule sobrement Périclès. Je m’offre en ce printemps un petit bain de jouvence quant à mes fort modestes savoirs, j’ai autrefois appris à traduire des textes mais je manque toujours de repères historiques, il semblerait que malgré son caractère (je l’avoue volontiers, toute lettres classiques que je suis, parce que lettres classiques sans doute, plus attachée à la lecture personnelle des textes, à l’entrée dans le jeu de la traduction, à la réflexivité à laquelle cet exercice conduit sur sa propre langue, et puis aux idées neuves que cela fait surgir, le contact presque surréaliste entre notre monde et celui-là-bas, l’étincelle, l’oxygène entre les deux silex, je trouve cela poétique, en fait) – et donc j’assume de ne pas tout à fait comprendre comment on peut encore infiniment réécrire et réinterpréter l’histoire antique, dont on connaît déjà les sources et leurs limites, alors même que je comprends si bien qu’on plonge et qu’on replonge dans cette mer limitée de textes excellents. Je reprends : il semblerait que malgré son caractère un peu suranné, l’histoire antique fasse encore des découvertes, et qu’il me faille me mettre à jour, en ce qui concerne la recherche universitaire. Il faut bien des professeurs-chercheurs en histoire de l’Antiquité. Je me dis cela, toutefois, qu’il s’agit de sources fabuleuses, de textes merveilleux, bien que parfois un peu âpres d’abord, qui se méritent. Les siècles ont opéré des tris. Rien à voir avec l’océan, le fatras moderne. Je suis en train de mettre sur la pile des livres à donner certains auteurs adulés il n’y a pas vingt ans. Il y en a un qui s’intitule Tout passe, de Gabriel Josipovici. C’est bien vrai. C’est un beau texte, mais je sais que je ne le relirai pas. Il n’y aura pas d’étincelle, il n’y aura pas d’écart, pas d’oxygène entre les silex : ce livre, sage, de la sagesse immense de l’auteur qui a compris que le temps passe, le motif éternel de la vanité, notre fragilité humaine, la seule solidité des liens minuscules qui, tressés, finissent par former la chaîne solide des affections et des mémoires, ce livre, tout sage qu’il est, tout poétique, est trop près. Trop près de moi, de mon époque, de la conception du monde (Weltanschauung comme on dit chez moi) qu’adopte mon biotope socio-culturel global. Et donc, pas d’étincelle. À quoi sert-il de lire un texte avec lequel on est profondément d’accord? Je n’ai pas besoin de réassurance narcissique – pas en ce moment. J’avoue volontiers que, face à la violence chaotique du vaste monde, c’est évidemment un besoin fréquent. Mais j’irai chercher quelqu’un d’autre : ce livre-là a déjà fait son office de pansement. Et je cherche des écorchures : non par masochisme, mes ces petites effilochures aux genoux qui sont la marque des aventures, de l’accroche, de ces instants où l’on abdique sa peur et l’on va vers l’avant, vers l’ailleurs, en essayant de se dépasser.

Nota bene : on remarquera que cet élan verbal s’accompagne, de façon ironique, vers un retour vers les textes anciens. S’agit-il de l’aveu implicite d’un renoncement? D’un désespoir acquis face à la décadence intellectuelle contemporaine? D’un snobisme? D’un goût?

Je m’amuse. Juste cela, cette injonction : se connaître soi-même, les efforts qu’on a besoin de fournir, et savoir aussi, là-dedans, où est son plaisir.